confondre avec vous, quand nous ne serions plus. S’il y avait
dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de
composer un être commun; si je devais dans la suite des siècles
refaire un tout avec vous; si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres
éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère. Elle m’est
douce. Elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous
150 .
Diderot sait qu’il fait œuvre de poésie amoureuse. Mais nous
savons aussi que, d’un élan érotique à l’autre, il introduit un
concept important dans sa philosophie de la vie: la thèse hylozoïste selon laquelle la vie dépend des processus d’agrégation et
de désagrégation sensibles des particules atomiques vitales – les
molécules – et des forces physiques qui les gouvernent. Ces
forces sont les mêmes dans tout l’univers. Suivant ces forces, les
particules peuvent toujours s’agréger de nouveau, se fondre de
manière nouvelle, en engendrant des formes de plus en plus différentes dans le temps, et même « monstrueuses » du point de vue
de l’état présent de l’histoire naturelle.
Le problème des productions monstrueuses, ou « écarts de la
nature », est un autre thème au cœur des Éléments, l’un des arguments en faveur de la thèse matérialiste de l’épigenèse et de la
productivité intrinsèque de la nature. L’épigenèse vitaliste
(supra, § 2) se présente comme l’objection probante contre la
préformation des germes dans l’exemple des « monstres » que
Diderot tiens pour irréfutable – à ne pas confondre avec la « préexistence », que Diderot accepte (supra, § 3) –, ce qui était l’opinion encore la plus largement reçue par la majorité des
naturalistes du XVIII
e siècle
151 .
Diderot insiste sur ce point dans la première version des Éléments, le manuscrit SP. Le « monstre » est l’individu « le moins
durable » à l’intérieur d’une espèce déterminée d’individus semblables et plus durables
152 . Il représente en quelque sorte la règle
150 Lettres de Diderot cit., p. 63.
151 Cf. J. Roger, Les sciences de la vie cit., chap. III, pp. 325-384.
152 Infra, p. 265: « Pourquoi l’homme, pourquoi tous les animaux ne
seraient-ils pas des espèces de monstres un peu plus durables? Pourquoi la
nature, qui extermine l’individu en peu d’années, n’exterminerait-elle pas l’espèce dans une longue succession de temps? L’univers ne semble quelquefois
qu’un assemblage d’êtres monstrueux. Qu’est-ce qu’un monstre? Un être dont
la durée est incompatible avec l’ordre subsistant ».
INTRODUCTION
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dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de
composer un être commun; si je devais dans la suite des siècles
refaire un tout avec vous; si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres
éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère. Elle m’est
douce. Elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous
150 .
Diderot sait qu’il fait œuvre de poésie amoureuse. Mais nous
savons aussi que, d’un élan érotique à l’autre, il introduit un
concept important dans sa philosophie de la vie: la thèse hylozoïste selon laquelle la vie dépend des processus d’agrégation et
de désagrégation sensibles des particules atomiques vitales – les
molécules – et des forces physiques qui les gouvernent. Ces
forces sont les mêmes dans tout l’univers. Suivant ces forces, les
particules peuvent toujours s’agréger de nouveau, se fondre de
manière nouvelle, en engendrant des formes de plus en plus différentes dans le temps, et même « monstrueuses » du point de vue
de l’état présent de l’histoire naturelle.
Le problème des productions monstrueuses, ou « écarts de la
nature », est un autre thème au cœur des Éléments, l’un des arguments en faveur de la thèse matérialiste de l’épigenèse et de la
productivité intrinsèque de la nature. L’épigenèse vitaliste
(supra, § 2) se présente comme l’objection probante contre la
préformation des germes dans l’exemple des « monstres » que
Diderot tiens pour irréfutable – à ne pas confondre avec la « préexistence », que Diderot accepte (supra, § 3) –, ce qui était l’opinion encore la plus largement reçue par la majorité des
naturalistes du XVIII
e siècle
151 .
Diderot insiste sur ce point dans la première version des Éléments, le manuscrit SP. Le « monstre » est l’individu « le moins
durable » à l’intérieur d’une espèce déterminée d’individus semblables et plus durables
152 . Il représente en quelque sorte la règle
150 Lettres de Diderot cit., p. 63.
151 Cf. J. Roger, Les sciences de la vie cit., chap. III, pp. 325-384.
152 Infra, p. 265: « Pourquoi l’homme, pourquoi tous les animaux ne
seraient-ils pas des espèces de monstres un peu plus durables? Pourquoi la
nature, qui extermine l’individu en peu d’années, n’exterminerait-elle pas l’espèce dans une longue succession de temps? L’univers ne semble quelquefois
qu’un assemblage d’êtres monstrueux. Qu’est-ce qu’un monstre? Un être dont
la durée est incompatible avec l’ordre subsistant ».
INTRODUCTION
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