Il n’y a qu’un seul niveau auquel on peut atteindre, du moins
en principe, une sorte d’éternité de la matière vivante, c’est – on
l’a vu – le niveau moléculaire. La « molécule organique » de Buffon (supra, § 2) est dite « éternelle », « inaltérable… la mort s’arrête là ». L’ancien postulat matérialiste de l’éternité de la matière
s’affermit et impose la nécessité de fixer les limites d’un « atome
vivant » comme étant le seuil des processus de désagrégation
physique et de perte de la sensibilité vitale caractéristiques des
corps organisés. Au-delà de ce seuil, les processus dégénératifs
trouvent leur limite. « Nul état fixe dans le corps l’animal: il
décroît quand il ne croît plus », observe Diderot au paragraphe
« Mort ». « Tout s’affaiblit et se raidit avec l’âge », mais la molécule demeure stable et vivante. Voilà le noyau métaphysique fort
du vitalisme diderotien.
Il y a des retombées intéressantes de cette doctrine, par
exemple, sur le terrain de la morale érotique. On ne peut pas ne
pas rappeler la lettre du 15 octobre 1759 à Sophie Volland, où le
philosophe rêve d’une immortalité matérialiste dans le tombeau.
La sensibilité moléculaire éternelle, ou l’éternité des molécules
du philosophe, à côté de celles de sa compagne, assureraient la
continuité de leurs vies au nom de ce postulat physiologique. Au
matérialisme pur et dur du baron d’Holbach, Diderot oppose un
regard poétique sur la matière, fondé sur l’espoir consciemment
chimérique d’une éternité atomique. C’est le Diderot grand
poète, mystificateur et séducteur à la fois, qui déclame son amour
terrestre et infini à la fois, dans l’une des plus belles pages de la
littérature épistolaire européenne:
Et moi, je disais: ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui
se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous
qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et
s’unissent. Que sais-je? Peut-être n’ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un
reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au
fond de l’urne froide qui les renferme. Nous jugeons de la vie des
éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des
choses bien diverses. On croit qu’il n’y a qu’un polype; et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre? Lorsque
le polype est divisé en cent mille parties, l’animal primitif n’est
plus, mais tous ses principes sont vivants.
O ma Sophie ! il me resterait donc un espoir de vous toucher, de
vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me
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INTRODUCTION
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en principe, une sorte d’éternité de la matière vivante, c’est – on
l’a vu – le niveau moléculaire. La « molécule organique » de Buffon (supra, § 2) est dite « éternelle », « inaltérable… la mort s’arrête là ». L’ancien postulat matérialiste de l’éternité de la matière
s’affermit et impose la nécessité de fixer les limites d’un « atome
vivant » comme étant le seuil des processus de désagrégation
physique et de perte de la sensibilité vitale caractéristiques des
corps organisés. Au-delà de ce seuil, les processus dégénératifs
trouvent leur limite. « Nul état fixe dans le corps l’animal: il
décroît quand il ne croît plus », observe Diderot au paragraphe
« Mort ». « Tout s’affaiblit et se raidit avec l’âge », mais la molécule demeure stable et vivante. Voilà le noyau métaphysique fort
du vitalisme diderotien.
Il y a des retombées intéressantes de cette doctrine, par
exemple, sur le terrain de la morale érotique. On ne peut pas ne
pas rappeler la lettre du 15 octobre 1759 à Sophie Volland, où le
philosophe rêve d’une immortalité matérialiste dans le tombeau.
La sensibilité moléculaire éternelle, ou l’éternité des molécules
du philosophe, à côté de celles de sa compagne, assureraient la
continuité de leurs vies au nom de ce postulat physiologique. Au
matérialisme pur et dur du baron d’Holbach, Diderot oppose un
regard poétique sur la matière, fondé sur l’espoir consciemment
chimérique d’une éternité atomique. C’est le Diderot grand
poète, mystificateur et séducteur à la fois, qui déclame son amour
terrestre et infini à la fois, dans l’une des plus belles pages de la
littérature épistolaire européenne:
Et moi, je disais: ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui
se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous
qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et
s’unissent. Que sais-je? Peut-être n’ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un
reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au
fond de l’urne froide qui les renferme. Nous jugeons de la vie des
éléments par la vie des masses grossières. Peut-être sont-ce des
choses bien diverses. On croit qu’il n’y a qu’un polype; et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre? Lorsque
le polype est divisé en cent mille parties, l’animal primitif n’est
plus, mais tous ses principes sont vivants.
O ma Sophie ! il me resterait donc un espoir de vous toucher, de
vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me
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