« devance la mort ». Et la référence à la leçon célèbre d’Epicure
(« la mort n’est rien pour nous…») s’exprime de façon explicite:
La nature a, pour le bonheur de l’homme, rendu ce sentiment
plus fort que la raison; et si l’on ne réveillait pas ses frayeurs par
ces tristes soins et cet appareil lugubre, qui dans la société
devancent la mort, on ne la verrait point arriver. Pourquoi les
enfants d’Esculape ne cherchent-ils pas des moyens de laisser
mourir paisiblement? Epicure et Antonin avoient bien su trouver
ces moyens: mais nos médecins ne ressemblent que trop à nos
juges qui, après avoir prononcé un arrêt de mort, livrent la victime à sa douleur, aux prêtres et aux lamentations d’une famille.
En faut-il davantage pour anticiper l’agonie? (Ibidem).
L’amour de Diderot pour l’œuvre de Lucrèce et des poètes
latins de l’âge impérial est bien connu. La maxime de la Lettre à
Ménecée est assimilée et réélaborée dans les endroits des Éléments
où la mort est évoquée d’un point de vue philosophique. Cependant, elle est reprise suivant une nouvelle formulation, que d’une
certaine manière la temporalise aussi
149
. Il n’y a pas une mort ni la
mort – laquelle, en tant qu’événement ponctuel, « n’est rien pour
nous ». Il y a différentes morts particulières qui s’articulent dans
l’existence de l’organisme et qui intéressent son destin, physique et
moral, dans chacune des ses différentes parties et dans sa totalité
d’animal-homme. Saisies toutes à la fois seulement, et additionnées l’une à l’autre, ces petites morts conduisent à la (grande)
Mort. La structure du vitalisme diderotien le montre clairement
(voir le diagramme, supra, p. 67).
La vie même et le vivant ne sont plus alors des phénomènes
unitaires, des événements uniques et statiques, mais des processus qui se déploient sur différents niveaux, comme l’affirme
Diderot dans sa doctrine des trois vies:
Il y a certainement deux vies très distinctes, même trois.
La vie de l’animal entier
La vie de chacun de ses organes
La vie de la molécule.
L’animal entier vit privé de plusieurs de ses parties. Des fœtus
monstrueux sont nés et ont vécu du moins quelques moments
sans tête (infra, p. 126).
149 Un modèle certain a été Buffon, Histoire naturelle de l’homme cit., vol.
II, pp. 557-603, chap. « De la Vieillesse et de la Mort ».
INTRODUCTION
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