la vie, les Parques, les démons etc. Ce sont des figures culturelles
qui ont la caractéristique commune de lier la mort à un événement
ponctuel et terrible, symboles affreux d’un seuil qui ouvre sur une
autre réalité, génétiquement et ontologiquement opposée: la vie
éternelle, récompense céleste ou châtiment infernal.
Le concept médico-physiologique de la mort propre aux
Lumières déplace l’axe de représentation de l’événement ponctuel au processus. Mourir devient une expérience observable
dans la durée d’un développement individuel, et se déploie non
pas instantanément mais par degrés d’atténuation progressive de
la sensibilité vitale jusqu’au néant. Mort, donc, conçue comme
une tension biologique vers zéro
148 . En quelque sorte, les Encyclopédistes et Diderot essayeront d’accréditer une vision de la
mort par tempérament, pour ainsi dire; l’homme règle peu à peu
sa dette envers la vie selon son comportement physique au cours
de son existence. De Jaucourt observe à l’article « Mort (Hist.
nat. de l’homme)»:
Quand la faux de la parque est levée pour trancher nos jours, on
ne la voit point, on n’en sent point le coup; la faux, ai-je dit? chimère poétique ! La mort n’est point armée d’un instrument tranchant, rien de violent ne l’accompagne, on finit de vivre par des
nuances imperceptibles. L’épuisement des forces anéantit le sentiment et n’excite en nous qu’une sensation vague, que l’on
éprouve en se laissant aller à une rêverie indéterminée. Cet état
nous effraye de loin, parce que nous y pensons avec vivacité;
mais quand il se prépare, nous sommes affaiblis par les gradations qui nous y conduisent et le moment décisif arrive sans
qu’on s’en doute et sans qu’on y réfléchisse. Voilà comme meurent la plupart des humains; et dans le petit nombre de ceux qui
conservent la connaissance jusqu’au dernier soupir, il ne s’en
trouve peut-être pas un qui ne conserve en même temps de l’espérance et qui ne se flatte d’un retour vers la vie (Enc., X, 717a).
Le rédacteur ne manque pas de formuler ses remarques critiques à l’égard d’une tradition millénaire de pratiques qui ont
rendu l’homme non pas plus conscient de son destin réel, ni plus
heureux, mais qui l’ont éloigné d’un sentiment tout à fait naturel de
détermination à vivre, malgré tout, suivant l’idéal d’un bonheur qui
148 Cf. C. Milanesi, « La mort-instant et la mort-processuss dans la médecine de la seconde moitié du siècle », dans DHS, n° 23 cit., pp. 171-190.
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