dirions-nous, laïque et naturalisée (infra, Appendice A). La médecine et la physiologie deviendront ainsi, dans la seconde moitié
du siècle, un nouveau champ de bataille des Lumières, suivant la
formule du Rêve qui clôt la Suite d’un entretien entre M. D’Alembert et M. Diderot: « Accordez à l’homme je ne dis pas l’immortalité, mais seulement le double de sa durée, et vous verrez ce qui
en arrivera…»
146 . Peu de décennies après, pendant la Révolution,
c’est encore Cabanis, parmi les fondateurs de la nouvelle École
de Médecine (inaugurée en 1795) qui donne un écho retentissant
à Diderot en formulant le projet d’une ingénierie médico-sociale
qui serait destinée à transformer dans le long terme le genre
humain en quelque chose de foncièrement différent par rapport à
l’actuel. D’après Cabanis, la tâche est de transformer l’homme en
quelque chose de meilleur: «En vertu de son organisation,
l’homme est douée d’une perfectibilité dont il est impossible
d’assigner le terme […]. L’homme est perfectible sous deux rapports généraux, l’éducation physique et le régime, en prenant l’un
et l’autre mot dans leur acception la plus étendue, développent les
forces de ses organes, lui créent des facultés, et même, en quelque
sorte, des sens nouveaux: et lorsque ces moyens ont agi sur
plusieurs générations successives, ce ne sont plus les mêmes
hommes, ce n’est plus la même race, tout restant égal
d’ailleurs »
147 . En quoi consisterait le fond de cette modification
essentielle? D’abord, l’heure de la mort peut être retardée de plus
en plus par les progrès de la médecine et de la physiologie, vers
un terme que l’homme n’est pas en mesure de définir.
L’argument de la mort dans les Éléments est saisi par Diderot
dans la même perspective que Cabanis, perspective « eugénique »,
pourrait-on dire, si le terme ne se prêtait à des équivoques. Il faut
affirmer, malgré tout, que cette vision « positive » (ou « positiviste ») de la mort rompt évidemment avec les représentations
fidéistes – chrétiennes et/ou religieuses en général –, de l’« heure
ultime ». L’imaginaire religieux rattache la mort à un instant
unique, un moment fatal de passage. Les symboles terrifiants de la
mort hérités de la tradition s’imposaient, en témoignage et en
représentation visuelle de cet instant: la faux qui tranche le fil de
146 DPV, XVII, p. 113.
147 P.-J.-G. Cabanis, Coup d’œil sur les révolutions et sur la réforme de la
médecine, Paris, an XII-1804 [« écrit dans l’hiver de l’an III » (1795)], pp. 24-26.
INTRODUCTION
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du siècle, un nouveau champ de bataille des Lumières, suivant la
formule du Rêve qui clôt la Suite d’un entretien entre M. D’Alembert et M. Diderot: « Accordez à l’homme je ne dis pas l’immortalité, mais seulement le double de sa durée, et vous verrez ce qui
en arrivera…»
146 . Peu de décennies après, pendant la Révolution,
c’est encore Cabanis, parmi les fondateurs de la nouvelle École
de Médecine (inaugurée en 1795) qui donne un écho retentissant
à Diderot en formulant le projet d’une ingénierie médico-sociale
qui serait destinée à transformer dans le long terme le genre
humain en quelque chose de foncièrement différent par rapport à
l’actuel. D’après Cabanis, la tâche est de transformer l’homme en
quelque chose de meilleur: «En vertu de son organisation,
l’homme est douée d’une perfectibilité dont il est impossible
d’assigner le terme […]. L’homme est perfectible sous deux rapports généraux, l’éducation physique et le régime, en prenant l’un
et l’autre mot dans leur acception la plus étendue, développent les
forces de ses organes, lui créent des facultés, et même, en quelque
sorte, des sens nouveaux: et lorsque ces moyens ont agi sur
plusieurs générations successives, ce ne sont plus les mêmes
hommes, ce n’est plus la même race, tout restant égal
d’ailleurs »
147 . En quoi consisterait le fond de cette modification
essentielle? D’abord, l’heure de la mort peut être retardée de plus
en plus par les progrès de la médecine et de la physiologie, vers
un terme que l’homme n’est pas en mesure de définir.
L’argument de la mort dans les Éléments est saisi par Diderot
dans la même perspective que Cabanis, perspective « eugénique »,
pourrait-on dire, si le terme ne se prêtait à des équivoques. Il faut
affirmer, malgré tout, que cette vision « positive » (ou « positiviste ») de la mort rompt évidemment avec les représentations
fidéistes – chrétiennes et/ou religieuses en général –, de l’« heure
ultime ». L’imaginaire religieux rattache la mort à un instant
unique, un moment fatal de passage. Les symboles terrifiants de la
mort hérités de la tradition s’imposaient, en témoignage et en
représentation visuelle de cet instant: la faux qui tranche le fil de
146 DPV, XVII, p. 113.
147 P.-J.-G. Cabanis, Coup d’œil sur les révolutions et sur la réforme de la
médecine, Paris, an XII-1804 [« écrit dans l’hiver de l’an III » (1795)], pp. 24-26.
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