« Eh bien, dit le frère Cosme, il n’y a pas grand mal à cela. Nous
attendrons; ce sera pour une autre fois »
143 .
D’un point de vue politico-sociologique, les Éléments de
Diderot s’inscrivent dans ce climat culturel de la fin du siècle,
quand – pour le dire avec Cabanis –, le phénoménisme en médecine, à savoir l’exercice pratique, libre et sans préjugés de l’art
médical, est désormais tenu pour une nécessité courante afin
d’obtenir la certitude de la diagnose et l’efficacité du traitement
144 . On ne se soucie pas de chercher les raisons cachées ou
l’essence des phénomènes: l’on se propose simplement d’observer, de décrire et de comprendre des symptômes
145 .
La thèse centrale de la physiologie philosophique de Diderot
est la reconnaissance que l’homme, être physique comme les
autres, est déterminé de manière incoercible et innée par les lois
de sa propre nature, mais qu’il est également soumis à une disposition conséquente – à l’apparence contraire à celle de la nécessité physique – qui le distingue du point de vue moral: il est
modifiable. L’homme des Éléments est un être qui peut se perfectionner tant au physique qu’au moral, ces deux champs de modification étant liés de manière causale. D’où l’importance de la
médecine pour le projet diderotien de bâtir une « histoire naturelle et expérimentale de l’homme », à savoir une anthropologie,
143 Cf. Les lettres de Diderot à Sophie Volland, éd. Y. Florenne, Paris, 1965,
pp. 503-504 (30 novembre 1765); sur le thème de l’amour et de la mort dans les
lettres, je renvoie à mon essai: « Eros et philosophie dans les lettres de Diderot
à Sophie », dans U. Kölving-I. Passeron (éds.), Sciences, musiques, Lumières.
Mélanges offerts à Anne-Marie Chouillet, Ferney-Voltaire, 2001, pp. 399-342.
144 P.-J.-G. Cabanis, Du Degré de certitude de la médecine, Paris, 1798
[1803
2 ; Paris, 1989], dont la rédaction remonte à 1789.
145 C’est l’époque de l’essor d’une nouvelle séméiotique médicale, avec
l’Ecole de Montpellier de la génération des Barthez et Bichat, et plus tard, avec
les idéologues Cabanis, de Tracy etc. ; cf. l’article « Séméiotique, ou Séméiologie », dans Enc., XIV, p. 937b: « Il n’y a point de partie dans le corps humain qui
ne puisse fournir à l’observateur éclairé quelque signe; toutes les actions, tous
les mouvements de cette merveilleuse machine sont à ses yeux comme autant de
miroirs, dans lesquels viennent se réfléchir et se peindre les dispositions intérieures, soit naturelles ou contre nature; il peut seul porter une vue pénétrante
dans les replis les plus cachés du corps, y distinguer l’état et les dérangements
des différentes parties, connaître par des signes extérieurs les maladies qui attaquent les organes internes, et en déterminer le caractère propre et le siége particulier. Il semble, à la facilité avec laquelle il est instruit de ce qui ce passe dans
l’intérieur du corps, que ce soit une machine transparente ».
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INTRODUCTION
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 92
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