regardent la mort sans autre intérêt que celui du clinicien et du
diagnostic précédant la mort ou conséquent à l’autopsie. Le but
du médecin philosophe devient, en somme, de comprendre les
phénomènes anatomo-pathologiques liés à la mort et, d’un esprit
pragmatique, de pouvoir en tirer des enseignements utiles aux
hommes qui resteront en vie. C’est « la naissance de la clinique »
et de l’hygiène publiques.
Cependant, il faut ajouter qu’au XVII
e siècle déjà, depuis W.
Harvey (Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in
animalibus, Francofurti, 1628) et avec l’essor de la médecine cartésienne, une telle attitude dépassionnée devant la mort est cultivée par des chirurgiens et médecins de presque toutes les Ecoles
– y compris « mécaniciens » et/ou cartésiens, qui étaient la majorité des naturalistes au tournant du XVII
e et XVIII
e siècle. Même
les médecins vitalistes de Montpellier proches des philosophes et
collaborateurs de l’Encyclopédie – la génération des montpelliérains de la seconde moitié du siècle – partagent cette attitude. Un
exemple de cet état d’esprit dans le milieu médical des Lumières,
c’est l’anecdote que raconte Diderot dans une lettre à Sophie Volland à propos de « frère Cosme »
141 – médecin qu’on trouve aussi
parmi les personnages de Jacques le Fataliste
142 . S’étant rendu à
l’Hôpital de la Charité pour y prélever un cadavre et « faire
quelques expériences sur la taille », Frère Cosme y apprend que le
moribond qu’on lui avait promis s’était finalement rétabli grâce à
un « bon cordial » dont on croyait au contraire, sous conseil du
même Cosme, qu’il hâterait l’heure de sa mort. « Son cadavre »
n’y était donc plus. Cosme s’écriant, tout d’un coup: «eh bien,
mon cadavre? Où est mon cadavre?!», l’infirmier lui répondit:
« votre cadavre? Il n’y en a point – Comment il n’y en a point? –
Non. Aussi c’est de votre faute ». D’où une réplique, sereine:
141 Nom religieux du chirurgien et lithotomiste Jean Baseilhac (17031781), inventeur d’une pratique médicale contestée qu’il expose dans son
Recueil de pièces importantes sur l’opération de la taille, faite par le lithotome
caché, avec un mémoire concernant la rétention d’urine, causée par l’embarras
du canal de l’urètre, Paris, 1751; il polémiqua avec le chirurgien Claude-Nicolas Le Cat (1700-1768) qui lui répondit sous pseudonyme (A.-P. Nahuys) avec
le Parallèle de la taille latérale avec celle du lithotome caché, Amsterdam,
1766.
142 Cf. D. Diderot, Jacques le Fataliste et son maître, éd. S. Lecointre et
J. Le Galliot, Paris-Genève, 1976, p. 98 ss. et notes, p. 411.
INTRODUCTION
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