lyse anatomique, Diderot aborde une longue réflexion philosophique qui lui est propre, pour montrer que la vision est un phénomène complexe qui a trait au sentiment de plaisir et de
déplaisir, aux passions (peur, tristesse, amour etc.) – dépendant
du cerveau et non de l’œil – et à l’ensemble des besoins et des circonstances extérieures qui en caractérisent la spécificité. Bref, la
vision est élaborée par le cerveau et elle est le produit ultime des
déterminations biologiques qui sont constitutives de l’individu,
de son propre cerveau, dans les rapports à la vision. Dans cette
perspective philosophique, le sens de la vue témoigne, plus et
mieux que les autres, de l’hétéronomie de nos facultés cognitives:
Combien l’organe de l’œil serait trompeur, si son jugement
n’était pas sans cesse rectifié pas le toucher (infra, p. 282).
Diderot reprend ici la théorie synestésique exposée jadis dans
la Lettre sur les aveugles puis, raffinée, dans Le Rêve de D’Alembert. Les sens s’entraident, les fonctions cognitives dépendent de
ce travail sensoriel d’articulation réciproque des différents
registres perceptifs-réceptifs. L’adjonction significative des Éléments est l’étude de la formation matérielle des idées et la mise
en valeur du rôle du langage pour la synthèse des perceptions. La
grande théorie de l’unité des états de conscience au-dessous des
phénomènes du flux des sensations (« s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, c’est un faisceau. De là naît la pensée, le jugement »)
est, dans les Éléments, une théorie linguistique. Ce résultat, nouveau par rapport au Rêve, paraît étayer sur des bases plus solides
la perspective ouverte par le grand dialogue de 1769:
Il faut commencer par ceci. Voir un objet et y attacher un son, le
son arbre; puis dire, entendre le mot arbre.
Voir un objet, en embrasser un champ, celui de l’œil, et procéder
de l’extrémité des racines, de champ en champ, jusqu’au sommet, attachant à chaque partie qui offre des formes très distinctes
les mots filaments, racines, tronc, écorce, branches, pédicules,
feuilles, nervures, fleurs, fruits, puis le mot arbre, qui comprend
le tout, puis le même mot répété.
C’est ainsi que toutes nos sensations sont composées; et s’il est
impossible que la sensation soit simple, il est impossible que la
pensée le soit: elle le devient par abstraction: mais cette abstraction est si prompte, si habituelle, que nous ne nous en apercevons
86
INTRODUCTION
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 86
Précédent

- 87/514

Suivant