mutuellement. Il ne leur arrive qu’exceptionnellement de se rencontrer et d’interférer. Ce qu’on trouve alors, ce sont, épars, isolés indépendants, certains des éléments que rassemblera le XIX
e
siècle pour constituer un enchaînement causal des formes
vivantes
99 .
Dans l’ensemble des positions des naturalistes du siècle des
Lumières, sur les questions capitales – cosmologie, origine du
monde et des espèces vivantes, nature de l’homme –, il est difficile de donner tort à l’historien de l’hérédité: une pensée « transformiste », au sens épistémologique fort que définit Jacob, ne
s’est jamais formée, ni à l’intérieur du courant vitaliste dont on a
suivi jusqu’ici les avatars, ni dans le cadre de la mécanique de
l’Encyclopédie.
Cependant, il s’agit de marquer, avec une approximation adéquate et en partie contre l’opinion du même Jacob, l’inscription
des Éléments de Diderot, pour certains aspects et formulations,
dans le cadre d’une pensée transformiste naissante, à la fin du
dix-huitième siècle, qui mènera à la définition de la biologie en
tant que science autonome. Une discipline avec son nom propre –
l’œuvre de J.-B. Lamarck (1744-1829) en serait l’acte de baptême (Philosophie zoologique, Paris, 1809) – et son propre objet
d’étude circonscrit: le monde du vivant en général. Les Éléments
de Diderot marquent un point de passage, une rupture profonde,
par rapport à l’idée classique de « nature » conçue à la manière à
la fois des anciens et de Descartes – la référence la plus proche de
Diderot: natura en tant que physis, l’ensemble « des choses qui
sont, qui existent » de Lucrèce (de natura rerum; ta ònta), un
ensemble fixé et stable d’êtres, formes, normes d’ordre (cosmos),
qui s’épanouit, « s’éclot » (phyein) de soi-même, une fois pour
toutes, à la contemplation de l’observateur. Après Buffon, Maupertuis et Diderot, il s’agira de rendre compte des limites de définition d’une idée nouvelle de « nature » en tant qu’objet, muable
et polymorphe, d’expérience. Un objet de théories, de conceptualisations, d’opérations tant mentales que matérielles (l’expérimentation dans le cabinet d’histoire naturelle) qui le modifient, le
transforment et finalement le connaissent, au bout d’un processus
théorico-technico-pratique reproductible et contrôlable. Ces opé99 Cf. F. Jacob, La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, 1970,
pp. 149-150.
INTRODUCTION
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AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 61
e
siècle pour constituer un enchaînement causal des formes
vivantes
99 .
Dans l’ensemble des positions des naturalistes du siècle des
Lumières, sur les questions capitales – cosmologie, origine du
monde et des espèces vivantes, nature de l’homme –, il est difficile de donner tort à l’historien de l’hérédité: une pensée « transformiste », au sens épistémologique fort que définit Jacob, ne
s’est jamais formée, ni à l’intérieur du courant vitaliste dont on a
suivi jusqu’ici les avatars, ni dans le cadre de la mécanique de
l’Encyclopédie.
Cependant, il s’agit de marquer, avec une approximation adéquate et en partie contre l’opinion du même Jacob, l’inscription
des Éléments de Diderot, pour certains aspects et formulations,
dans le cadre d’une pensée transformiste naissante, à la fin du
dix-huitième siècle, qui mènera à la définition de la biologie en
tant que science autonome. Une discipline avec son nom propre –
l’œuvre de J.-B. Lamarck (1744-1829) en serait l’acte de baptême (Philosophie zoologique, Paris, 1809) – et son propre objet
d’étude circonscrit: le monde du vivant en général. Les Éléments
de Diderot marquent un point de passage, une rupture profonde,
par rapport à l’idée classique de « nature » conçue à la manière à
la fois des anciens et de Descartes – la référence la plus proche de
Diderot: natura en tant que physis, l’ensemble « des choses qui
sont, qui existent » de Lucrèce (de natura rerum; ta ònta), un
ensemble fixé et stable d’êtres, formes, normes d’ordre (cosmos),
qui s’épanouit, « s’éclot » (phyein) de soi-même, une fois pour
toutes, à la contemplation de l’observateur. Après Buffon, Maupertuis et Diderot, il s’agira de rendre compte des limites de définition d’une idée nouvelle de « nature » en tant qu’objet, muable
et polymorphe, d’expérience. Un objet de théories, de conceptualisations, d’opérations tant mentales que matérielles (l’expérimentation dans le cabinet d’histoire naturelle) qui le modifient, le
transforment et finalement le connaissent, au bout d’un processus
théorico-technico-pratique reproductible et contrôlable. Ces opé99 Cf. F. Jacob, La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, 1970,
pp. 149-150.
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