Le « géomètre », bien sûr, c’est D’Alembert – nom nommémen cité – qui fait ici une sorte de réapparition secrète (infra, Partie II, chap. VI). Lui, le symbole de la raison puissante, de
l’indépendance d’esprit, de la pensée affranchie des préjugés…
sous le point de vue du comportement physique, il (sa prétendue
« personne ») n’est rien d’autre qu’une machine parfaite, efficace, robuste, qui remplit ses buts mieux que toute autre. Voilà
une nouvelle définition de ce qu’est le « génie » dans la perspective de la physiologie matérialiste: la « volonté », le savoir, la
conscience ne sont rien – n’agissent effectivement que sous l’impulsion de déterminations hétéronomes – et l’« organisation » fait
tout.
3. MÉTAMORPHOSE DES ÊTRES,
ORGANISATION ET «TRANSFORMISME»
3.1. Une nature organique en devenir
Un sujet de débat parmi les historiens des sciences est la
genèse et les implications théoriques du prétendu « transformisme » biologique du XVIII
e siècle. Pour une analyse de la
question – en rapport à la rédaction des Éléments de Diderot – je
partirai d’une définition, à la fois théorique et historique, que
donne F. Jacob dans La logique du vivant:
On porte souvent au crédit du XVIII
e siècle l’origine de la pensée transformiste. Au fixisme personnifié par Linné, on oppose
volontiers un courant évolutionniste dans lequel on range tout
aussi bien Benoît de Maillet, Robinet, Charles Bonnet et Diderot
que Buffon et Maupertuis (…). Mais il s’agit alors de savoir la
signification qu’on entend donner aux mots de transformisme et
d’évolution. (…) l’idée de transformation ne suffit pas à elle
seule à définir le transformisme. Ce qui caractérise ce dernier
c’est une poussée venue des êtres eux-mêmes et qui les mène peu
à peu du simple au complexe à travers les vicissitudes de la terre;
c’est le produit d’un équilibre toujours instable entre les formes
vivantes; c’est un jeu d’interactions entre les organismes et leur
milieu; c’est la dialectique du semblable et du différent dans une
histoire unifiée de la nature. Bref, le transformisme constitue une
théorie causale de l’apparition des espèces, de leur variété, de
leur parenté. Or, un tel ensemble n’est jamais réuni au XVIII
e
siècle. Le temps propre aux êtres et celui de la terre s’ignorent
60
INTRODUCTION
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 60
l’indépendance d’esprit, de la pensée affranchie des préjugés…
sous le point de vue du comportement physique, il (sa prétendue
« personne ») n’est rien d’autre qu’une machine parfaite, efficace, robuste, qui remplit ses buts mieux que toute autre. Voilà
une nouvelle définition de ce qu’est le « génie » dans la perspective de la physiologie matérialiste: la « volonté », le savoir, la
conscience ne sont rien – n’agissent effectivement que sous l’impulsion de déterminations hétéronomes – et l’« organisation » fait
tout.
3. MÉTAMORPHOSE DES ÊTRES,
ORGANISATION ET «TRANSFORMISME»
3.1. Une nature organique en devenir
Un sujet de débat parmi les historiens des sciences est la
genèse et les implications théoriques du prétendu « transformisme » biologique du XVIII
e siècle. Pour une analyse de la
question – en rapport à la rédaction des Éléments de Diderot – je
partirai d’une définition, à la fois théorique et historique, que
donne F. Jacob dans La logique du vivant:
On porte souvent au crédit du XVIII
e siècle l’origine de la pensée transformiste. Au fixisme personnifié par Linné, on oppose
volontiers un courant évolutionniste dans lequel on range tout
aussi bien Benoît de Maillet, Robinet, Charles Bonnet et Diderot
que Buffon et Maupertuis (…). Mais il s’agit alors de savoir la
signification qu’on entend donner aux mots de transformisme et
d’évolution. (…) l’idée de transformation ne suffit pas à elle
seule à définir le transformisme. Ce qui caractérise ce dernier
c’est une poussée venue des êtres eux-mêmes et qui les mène peu
à peu du simple au complexe à travers les vicissitudes de la terre;
c’est le produit d’un équilibre toujours instable entre les formes
vivantes; c’est un jeu d’interactions entre les organismes et leur
milieu; c’est la dialectique du semblable et du différent dans une
histoire unifiée de la nature. Bref, le transformisme constitue une
théorie causale de l’apparition des espèces, de leur variété, de
leur parenté. Or, un tel ensemble n’est jamais réuni au XVIII
e
siècle. Le temps propre aux êtres et celui de la terre s’ignorent
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