être physique, s’expriment à travers l’exemple de l’opposition
entre l’idée d’un homme abstrait et celle d’un homme réel :
Deux philosophes disputent sans s’entendre, par exemple, sur la
liberté de l’homme. L’un dit, l’homme est libre, je le sens.
L’autre dit, l’homme n’est pas libre, je le sens. Le premier parle
de l’homme abstrait, de l’homme qui n’est mû par aucun motif,
de l’homme qui n’existe que dans le sommeil, ou dans l’entendement du disputeur. L’autre parle de l’homme réel, agissant,
occupé et mû. Histoire expérimentale de celui-ci. Je le suis et je
l’examine (infra, p. 315).
Finalement, l’« histoire expérimentale » de ce dernier sera le
clivage discriminant et le critère utile à la définition d’un idéal
nouveau d’anthropologie, laïque et naturalisée (infra, § 4), dont
les Éléments constituent le dernier et le plus solide banc d’essai.
Il vaut la peine de commenter – comme l’exemple le mieux réussi
de cette « histoire » que Diderot n’a fait qu’ébaucher –, la page où
il introduit ces thèses en reprenant le protagoniste du Rêve, sous
un angle nouveau:
C’était un géomètre. Il s’éveille: tout en rouvrant les yeux, il se
remet à la solution du problème qu’il avait entamé la veille; il
prend sa robe de chambre, il s’habille, sans savoir ce qu’il fait; il
se met à table, il prend sa règle et son compas; il trace des lignes:
il écrit des équations, il combine, il calcule, sans savoir ce qu’il
fait. Sa pendule sonne; il regarde l’heure qu’il est; il se hâte
d’écrire plusieurs lettres qui doivent partir par la poste du jour. Ses
lettres écrites, il s’habille, il sort, il va dîner chez son ami. La rue,
où demeure cet ami, est embarrassée de pierres, notre géomètre
serpente entre ces pierres, il s’arrête tout court. Il se rappelle que
ses lettres sont restées sur sa table, ouvertes, non cachetées et non
dépêchées; il revient sur ses pas, il allume sa bougie, il cachette
ses lettres, il les porte lui-même à la poste; de la poste il regagne la
maison où il se propose de dîner; il y entre, il s’y trouve au milieu
d’une société de philosophes ses amis. On parle de la liberté et il
soutient à cor et à cri que l’homme est libre: je le laisse dire, mais
à la chute du jour, je le tire en un coin et je lui demande compte de
ses actions. Il ne sait rien, mais rien du tout de ce qu’il a fait et je
vois que machine pure, simple et passive de différents motifs qui
l’ont mû, loin d’avoir été libre, il n’a pas même produit un seul
acte exprès de sa volonté: il a pensé, il a senti, mais il n’a pas agi
plus librement qu’un corps inerte, qu’un automate de bois, qui
aurait exécuté les mêmes choses que lui (infra, pp. 315-316).
INTRODUCTION
59
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 59
Précédent

- 60/514

Suivant