invention arbitraire qui n’exprime que notre manière de penser et non pas l’essence des choses.
Si l’on peut repérer chez Buffon, source de ces réflexions, une
ébauche de théorie de la transformation intra-spécifique des animaux – les espèces actuellement existantes, chacune considérée
singulièrement, ne demeurent pas identiques dès le moment de la
création, mais se modifient de leur intérieur au cours des différentes époques – Diderot annonce la possibilité qu’il y ait une
transformation extra-spécifique. Il existe un être archétype, un
« prototype » de tous les êtres d’où sont engendrées les espèces
actuellement existantes. Cette thèse sera réaffirmée, peu d’années après, dans l’Interprétation de la nature
83
. L’idée du « prototype », certes, vient elle aussi de Buffon (Hist. Nat., tome IV,
« Histoire du cheval » et « Histoire de l’âne »), mais Buffon la
limitait précisément à l’histoire interne de chaque espèce animale, en l’occurrence, les histoires d’animaux affins (cheval →
âne). Diderot élargit cette conception pour étendre la notion de
prototype, par voie de conjecture, à toutes les espèces animales
84
.
En 1753, c’était une hypothèse risquée, une « conjecture philosophique soit admise avec le docteur Baumann comme vraie,
ou rejetée avec M. de Buffon comme fausse, on ne niera pas qu’il
ne faille l’embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès
de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l’explication des phénomènes qui
83 Cf. DPV, IX, p. 36, pensée XII: « Quand on considère le règne animal, et
qu’on s’aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n’y en a pas un qui n’ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier
animal prototype de tous les animaux, dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes?».
84 Ibidem, pp. 36-37: « Imaginez les doigts de la main réunis, et la matière
des ongles si abondante que, venant à s’étendre et à se gonfler, elle enveloppe et
couvre le tout; au lieu de la main d’un homme, vous aurez le pied d’un cheval.
Quand on voit les métamorphoses successives de l’enveloppe du prototype,
quel qu’il ait été, approcher un règne d’un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins dès deux règnes (s’il est permis de se servir du
terme de confins où il n’y a aucune division réelle), et peupler, dis-je, les confins
des deux règnes d’êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des
formes, des qualités et des fonctions de l’un, et revêtus des formes, des qualités,
des fonctions de l’autre, qui ne se sentirait porté à croire qu’il n’y a jamais eu
qu’un premier être prototype de tous les êtres?».
INTRODUCTION
51
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Si l’on peut repérer chez Buffon, source de ces réflexions, une
ébauche de théorie de la transformation intra-spécifique des animaux – les espèces actuellement existantes, chacune considérée
singulièrement, ne demeurent pas identiques dès le moment de la
création, mais se modifient de leur intérieur au cours des différentes époques – Diderot annonce la possibilité qu’il y ait une
transformation extra-spécifique. Il existe un être archétype, un
« prototype » de tous les êtres d’où sont engendrées les espèces
actuellement existantes. Cette thèse sera réaffirmée, peu d’années après, dans l’Interprétation de la nature
83
. L’idée du « prototype », certes, vient elle aussi de Buffon (Hist. Nat., tome IV,
« Histoire du cheval » et « Histoire de l’âne »), mais Buffon la
limitait précisément à l’histoire interne de chaque espèce animale, en l’occurrence, les histoires d’animaux affins (cheval →
âne). Diderot élargit cette conception pour étendre la notion de
prototype, par voie de conjecture, à toutes les espèces animales
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.
En 1753, c’était une hypothèse risquée, une « conjecture philosophique soit admise avec le docteur Baumann comme vraie,
ou rejetée avec M. de Buffon comme fausse, on ne niera pas qu’il
ne faille l’embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès
de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l’explication des phénomènes qui
83 Cf. DPV, IX, p. 36, pensée XII: « Quand on considère le règne animal, et
qu’on s’aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n’y en a pas un qui n’ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier
animal prototype de tous les animaux, dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes?».
84 Ibidem, pp. 36-37: « Imaginez les doigts de la main réunis, et la matière
des ongles si abondante que, venant à s’étendre et à se gonfler, elle enveloppe et
couvre le tout; au lieu de la main d’un homme, vous aurez le pied d’un cheval.
Quand on voit les métamorphoses successives de l’enveloppe du prototype,
quel qu’il ait été, approcher un règne d’un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins dès deux règnes (s’il est permis de se servir du
terme de confins où il n’y a aucune division réelle), et peupler, dis-je, les confins
des deux règnes d’êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des
formes, des qualités et des fonctions de l’un, et revêtus des formes, des qualités,
des fonctions de l’autre, qui ne se sentirait porté à croire qu’il n’y a jamais eu
qu’un premier être prototype de tous les êtres?».
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