métaphore de la « chaîne »; elle y est assimilée au «ruban coloré
du célèbre Père Castel Jésuite». Louis-Bertrand Castel (16881757) était l’inventeur d’un instrument bizarre, le « clavecin oculaire » dont Diderot parlera aussi dans la Lettre sur les sourds et
les muets (1751) et qu’il connaissait bien, plusieurs fois cité dans
l’Encyclopédie et même dans les Bijoux indiscrets (1747).
Cet instrument permettait de fournir une représentation
visuelle de la musique pour les sourds et muets, par la réalisation
d’une correspondance logique entre la continuité de l’échelle
musicale et celle de l’échelle chromatique. En tapant une touche
donnée du clavecin, s’« allumait », projetée sur un écran, une
teinte donnée, placée à un degré précis de l’échelle des couleurs
78
. D’après Diderot, fonctionnerait selon ce modèle continuiste l’échelle de la nature:
D’ailleurs, s’il est vrai, comme on n’en peut guère douter, que
l’univers est une seule et unique machine, où tout est lié et où les
êtres s’élèvent au-dessus ou s’abaissent au-dessous les uns des
autres, par des degrés imperceptibles, en sorte qu’il n’y ait
aucun vide dans la chaîne et que le ruban coloré du célèbre Père
Castel Jésuite, où de nuance en nuance on passe du blanc au
noir sans s’en apercevoir, soit une image véritable des progrès
de la nature; il nous sera bien difficile de fixer les deux limites
entre lesquelles l’animalité, s’il est permis de s’exprimer ainsi,
commence et finit (Enc., I, p. 468a).
Cependant, la métaphore continuiste du ruban coloré, la
« chaîne des êtres » de matrice stoïcienne
79 et leibnizienne, place
tous les organismes sur un plan vertical-spatial, « sans sauts », de
78 Cf. L.-B. Castel, L’Optique des couleurs, fondée sur les simples observations et tournée surtout à la pratique de la peinture, de la teinture et des autres
arts coloristes, Paris, 1740. Castel est l’auteur aussi d’un Traité de physique sur
la pesanteur universelle des corps, Paris, 1724; Le Vrai Système de physique
générale de M. Isaac Newton, exposé et analysé en parallèle avec celui de Descartes, Paris, 1743; et de L’homme moral opposé à l’homme physique de M.
R***, lettres philosophiques, où l’on réfute le déisme du jour, Toulouse, 1756;
voir l’article d’A.-M. Chouillet, « Le clavecin oculaire du père Castel », dans
DHS, n° 8, 1976, pp. 141-166.
79 Cf. Chrysippe, Physique, dans Stoicorum veterum fragmenta, 2 vol., éd.
H. von Arnim, Lipsiæ, 1905, vol. II, p. 205 [B.f.] 712-722: « 719. Le logos de
ce qui est, le lien de tous les êtres, maintient l’unité de chaque partie et la maintient, en lui empêchant de se disperser, en se dissipant. L’âme individuelle, dans
le domaine où elle exerce son pouvoir, ne permet à aucun membre du corps de
INTRODUCTION
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du célèbre Père Castel Jésuite». Louis-Bertrand Castel (16881757) était l’inventeur d’un instrument bizarre, le « clavecin oculaire » dont Diderot parlera aussi dans la Lettre sur les sourds et
les muets (1751) et qu’il connaissait bien, plusieurs fois cité dans
l’Encyclopédie et même dans les Bijoux indiscrets (1747).
Cet instrument permettait de fournir une représentation
visuelle de la musique pour les sourds et muets, par la réalisation
d’une correspondance logique entre la continuité de l’échelle
musicale et celle de l’échelle chromatique. En tapant une touche
donnée du clavecin, s’« allumait », projetée sur un écran, une
teinte donnée, placée à un degré précis de l’échelle des couleurs
78
. D’après Diderot, fonctionnerait selon ce modèle continuiste l’échelle de la nature:
D’ailleurs, s’il est vrai, comme on n’en peut guère douter, que
l’univers est une seule et unique machine, où tout est lié et où les
êtres s’élèvent au-dessus ou s’abaissent au-dessous les uns des
autres, par des degrés imperceptibles, en sorte qu’il n’y ait
aucun vide dans la chaîne et que le ruban coloré du célèbre Père
Castel Jésuite, où de nuance en nuance on passe du blanc au
noir sans s’en apercevoir, soit une image véritable des progrès
de la nature; il nous sera bien difficile de fixer les deux limites
entre lesquelles l’animalité, s’il est permis de s’exprimer ainsi,
commence et finit (Enc., I, p. 468a).
Cependant, la métaphore continuiste du ruban coloré, la
« chaîne des êtres » de matrice stoïcienne
79 et leibnizienne, place
tous les organismes sur un plan vertical-spatial, « sans sauts », de
78 Cf. L.-B. Castel, L’Optique des couleurs, fondée sur les simples observations et tournée surtout à la pratique de la peinture, de la teinture et des autres
arts coloristes, Paris, 1740. Castel est l’auteur aussi d’un Traité de physique sur
la pesanteur universelle des corps, Paris, 1724; Le Vrai Système de physique
générale de M. Isaac Newton, exposé et analysé en parallèle avec celui de Descartes, Paris, 1743; et de L’homme moral opposé à l’homme physique de M.
R***, lettres philosophiques, où l’on réfute le déisme du jour, Toulouse, 1756;
voir l’article d’A.-M. Chouillet, « Le clavecin oculaire du père Castel », dans
DHS, n° 8, 1976, pp. 141-166.
79 Cf. Chrysippe, Physique, dans Stoicorum veterum fragmenta, 2 vol., éd.
H. von Arnim, Lipsiæ, 1905, vol. II, p. 205 [B.f.] 712-722: « 719. Le logos de
ce qui est, le lien de tous les êtres, maintient l’unité de chaque partie et la maintient, en lui empêchant de se disperser, en se dissipant. L’âme individuelle, dans
le domaine où elle exerce son pouvoir, ne permet à aucun membre du corps de
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