d’être resté avec des feuilles éparses entre le mains: « une statue
brisée, mais si brisée qu’il ne fut presque impossible, même à
l’artiste, de la réparer ». Il les envoie, précédés d’un « Avertissement », à une interlocutrice qui, dans la copie de Moscou, est « sa
Maj. Imp.», Catherine II, et qui, dans les autres (V
2 et SP
2 ), n’est
pas indiquée. A dire vrai, le texte des deux dialogues dans la
copie de Moscou n’est pas du tout « brisé »; c’est la version la
plus ancienne des trois dont l’on dispose: les Fragments dont on
n’a pu retrouver la véritable place font suite au Rêve. La copie
SP
2 de Saint-Pétersbourg, plus tardive et qui contient aussi les
Éléments de physiologie (SP), place cet « Avertissement » et les
Fragments annoncés avant les dialogues. Coup de théâtre: après
l’Avertissement on ne trouve plus Le Rêve de D’Alembert mais
les « fragments » de SP: les Éléments de physiologie eux-mêmes
dans leur première rédaction, qui viennent précisément après ce
court avant-propos que Assézat, en 1875, intitula « Lettre d’Envoi », sans bien savoir à qui Diderot adressait ses Éléments.
La découverte de G. Dulac a donc éclairé une question très
embrouillée, en donnant aux Éléments leur véritable place au sein
des grands ouvrages du dernier Diderot. L’intention du philosophe était de faire passer un message « difficile », sous une
forme nouvelle qui n’était même plus celle du dialogue « onirique », mais cette fois-ci celle, bien plus hardie, du traité scientifique « sérieux ». Pour légitimer ce passage, il fallait bâtir une
fiction poétique qui exprimât le dénigrement (mystificateur) des
premiers deux dialogues, l’insistance sur leur imperfection, les
défauts de style et les obligations à l’égard des amis ridiculisés
auparavant avec, finalement, la substitution des Éléments (chose
mieux réussie), à leur place
8 .
8 CORR, IX, p. 127, à Sophie Volland: « Si j’avais voulu sacrifier la
richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Hippocrate et Leucippe
auraient été mes personnages; mais la vraisemblance m’aurait renfermé dans
les bornes étroites de la philosophie ancienne, et j’y aurais trop perdu. Cela est
de la plus haute extravagance et tout à la fois de la philosophie la plus profonde.
Il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d’un homme qui
rêve. Il faut souvent donner à la sagesse l’air de la folie afin de lui procurer des
entrées. J’aime mieux qu’on dise: mais cela n’est pas si insensé qu’on croirait
bien, que de dire: écoutez-moi, voici des choses très sages ». Diderot a suivi la
même stratégie de présentation, avec la mystification surajoutée, pour l’ « Avertissement » valable, au même titre, pour Le Rêve et les Éléments.
INTRODUCTION
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brisée, mais si brisée qu’il ne fut presque impossible, même à
l’artiste, de la réparer ». Il les envoie, précédés d’un « Avertissement », à une interlocutrice qui, dans la copie de Moscou, est « sa
Maj. Imp.», Catherine II, et qui, dans les autres (V
2 et SP
2 ), n’est
pas indiquée. A dire vrai, le texte des deux dialogues dans la
copie de Moscou n’est pas du tout « brisé »; c’est la version la
plus ancienne des trois dont l’on dispose: les Fragments dont on
n’a pu retrouver la véritable place font suite au Rêve. La copie
SP
2 de Saint-Pétersbourg, plus tardive et qui contient aussi les
Éléments de physiologie (SP), place cet « Avertissement » et les
Fragments annoncés avant les dialogues. Coup de théâtre: après
l’Avertissement on ne trouve plus Le Rêve de D’Alembert mais
les « fragments » de SP: les Éléments de physiologie eux-mêmes
dans leur première rédaction, qui viennent précisément après ce
court avant-propos que Assézat, en 1875, intitula « Lettre d’Envoi », sans bien savoir à qui Diderot adressait ses Éléments.
La découverte de G. Dulac a donc éclairé une question très
embrouillée, en donnant aux Éléments leur véritable place au sein
des grands ouvrages du dernier Diderot. L’intention du philosophe était de faire passer un message « difficile », sous une
forme nouvelle qui n’était même plus celle du dialogue « onirique », mais cette fois-ci celle, bien plus hardie, du traité scientifique « sérieux ». Pour légitimer ce passage, il fallait bâtir une
fiction poétique qui exprimât le dénigrement (mystificateur) des
premiers deux dialogues, l’insistance sur leur imperfection, les
défauts de style et les obligations à l’égard des amis ridiculisés
auparavant avec, finalement, la substitution des Éléments (chose
mieux réussie), à leur place
8 .
8 CORR, IX, p. 127, à Sophie Volland: « Si j’avais voulu sacrifier la
richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Hippocrate et Leucippe
auraient été mes personnages; mais la vraisemblance m’aurait renfermé dans
les bornes étroites de la philosophie ancienne, et j’y aurais trop perdu. Cela est
de la plus haute extravagance et tout à la fois de la philosophie la plus profonde.
Il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d’un homme qui
rêve. Il faut souvent donner à la sagesse l’air de la folie afin de lui procurer des
entrées. J’aime mieux qu’on dise: mais cela n’est pas si insensé qu’on croirait
bien, que de dire: écoutez-moi, voici des choses très sages ». Diderot a suivi la
même stratégie de présentation, avec la mystification surajoutée, pour l’ « Avertissement » valable, au même titre, pour Le Rêve et les Éléments.
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