d’employer cet intérêt à sa guérison.
E
Je conseillai au mari de simuler la maladie de sa femme; et voilà cette femme qui oublie ses vapeurs pour s’occuper de
celles de son mari; qui le promène et se promène elle-même, qui le fait monter
à cheval et qui galope; travailler et qui travaille; se livrer aux amusements de la
société et qui s’y livre, perdre ses vapeurs simulées et qui perd ses vapeurs
réelles. Je recommandai au mari de feindre, de temps en temps, des rechutes et
je lui défendis de révéler jamais à sa femme notre secret: ce qu’il a fait et ce
qu’il continue. Ses vapeurs ne le reprennent jamais que quand sa femme est
menacée des siennes
48 .
que je lui disais qu’il y avait un remède aux vapeurs: ‘Oui, me répondit-il, je le
connais. Je suis jeune, j’aime ma femme; je l’emploie le plus qu’il m’est possible et il n’y fait rien. – C’est que ce n’est pas le mien. – Et quel est le vôtre? –
Seriez-vous grand comédien? – Je serais le diable, s’il s’agissait de guérir ma
femme. Mais quel rapport y a-t-il entre la maladie de ma femme et le talent du
comédien? – Plus que vous ne croyez. Demain restez dans votre lit, ne souffrez
pas qu’on ouvre vos rideaux. Lorsque vous serez levé, demeurez à côté de votre
feu, en robe de chambre, le bonnet de nuit enfoncé sur les yeux, et refusez absolument de sortir et de vous habiller, en un mot feignez des vapeurs. Votre femme
à qui vous êtes cher, vous promènera de ville en ville, vous fera danser, vous
entraînera dans la société malgré vous, et guérira de ses vapeurs réelles par les
efforts continus qu’elle emploiera pour vous délivrer de vos vapeurs simulées’.
Je ne sais s’il suivit mon conseil, mais je suis sûr qu’il était bon. Le point important est de réveiller dans le vaporeux ou la vaporeuse quelque intérêt assez puissant pour les déterminer à se secourir eux-mêmes ».
E Vous conseillâtes au mari de simuler la maladie de sa femme ? – Il est
vrai. – Et voilà cette femme qui oublie ses vapeurs pour s’occuper de celles de
son mari ? – Précisément. – Qui le promène et se promène elle-même, qui lui
fait scier du bois et qui en scie, bêcher la terre et qui la bêche, monter à cheval
et qui galope, travailler et qui travaille, se livrer aux amusements de la société
et qui s’y livre, perdre ses vapeurs simulées et qui perd ses vapeurs réelles ? –
Et je défendis bien au mari de révéler jamais à sa femme notre secret. – Vous
fîtes sagement et pour plus d’une cause ; car quelle confiance peut-on avoir
dans un homme capable de nous en imposer six mois de suite ? – Pour notre
bien ? – Pour notre bien ! – Je lui enjoignis de feindre encore de temps en temps
des rechutes, ce qu’il continue jusqu’à ce jour. – Pour disposer de sa femme
comme d’une marionnette et de l’amener à tout ce qu’il lui plaît. – Oh ! non, ses
vapeurs ne le reprennent que quand sa femme est menacée des siennes. – Cela
est d’un homme d’esprit et d’un excellent médecin. – Je suis bien aise que vous
en pensiez ainsi... [voilà un exemple de la supériorité littéraire du ms. SP par
rapport à V, qui reprend le récit du Voyage en Hollande, mentionné plus haut.
Des passages dialogués ont été changés, de SP en V, dans la forme plus neutre
d’un « traité », au prix de leur caractéristique plus originelle : l’entretien philosophique].
48 Cf. la définition des vapeurs que donne Barthez, Nouveaux éléments de
la science de l’homme cit., vol. II, pp. 174-175: « Lorsque ce changement général du système des forces vitales existe à un très haut degré, sans avoir pour
324
PARTIE III
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 324
E
Je conseillai au mari de simuler la maladie de sa femme; et voilà cette femme qui oublie ses vapeurs pour s’occuper de
celles de son mari; qui le promène et se promène elle-même, qui le fait monter
à cheval et qui galope; travailler et qui travaille; se livrer aux amusements de la
société et qui s’y livre, perdre ses vapeurs simulées et qui perd ses vapeurs
réelles. Je recommandai au mari de feindre, de temps en temps, des rechutes et
je lui défendis de révéler jamais à sa femme notre secret: ce qu’il a fait et ce
qu’il continue. Ses vapeurs ne le reprennent jamais que quand sa femme est
menacée des siennes
48 .
que je lui disais qu’il y avait un remède aux vapeurs: ‘Oui, me répondit-il, je le
connais. Je suis jeune, j’aime ma femme; je l’emploie le plus qu’il m’est possible et il n’y fait rien. – C’est que ce n’est pas le mien. – Et quel est le vôtre? –
Seriez-vous grand comédien? – Je serais le diable, s’il s’agissait de guérir ma
femme. Mais quel rapport y a-t-il entre la maladie de ma femme et le talent du
comédien? – Plus que vous ne croyez. Demain restez dans votre lit, ne souffrez
pas qu’on ouvre vos rideaux. Lorsque vous serez levé, demeurez à côté de votre
feu, en robe de chambre, le bonnet de nuit enfoncé sur les yeux, et refusez absolument de sortir et de vous habiller, en un mot feignez des vapeurs. Votre femme
à qui vous êtes cher, vous promènera de ville en ville, vous fera danser, vous
entraînera dans la société malgré vous, et guérira de ses vapeurs réelles par les
efforts continus qu’elle emploiera pour vous délivrer de vos vapeurs simulées’.
Je ne sais s’il suivit mon conseil, mais je suis sûr qu’il était bon. Le point important est de réveiller dans le vaporeux ou la vaporeuse quelque intérêt assez puissant pour les déterminer à se secourir eux-mêmes ».
E Vous conseillâtes au mari de simuler la maladie de sa femme ? – Il est
vrai. – Et voilà cette femme qui oublie ses vapeurs pour s’occuper de celles de
son mari ? – Précisément. – Qui le promène et se promène elle-même, qui lui
fait scier du bois et qui en scie, bêcher la terre et qui la bêche, monter à cheval
et qui galope, travailler et qui travaille, se livrer aux amusements de la société
et qui s’y livre, perdre ses vapeurs simulées et qui perd ses vapeurs réelles ? –
Et je défendis bien au mari de révéler jamais à sa femme notre secret. – Vous
fîtes sagement et pour plus d’une cause ; car quelle confiance peut-on avoir
dans un homme capable de nous en imposer six mois de suite ? – Pour notre
bien ? – Pour notre bien ! – Je lui enjoignis de feindre encore de temps en temps
des rechutes, ce qu’il continue jusqu’à ce jour. – Pour disposer de sa femme
comme d’une marionnette et de l’amener à tout ce qu’il lui plaît. – Oh ! non, ses
vapeurs ne le reprennent que quand sa femme est menacée des siennes. – Cela
est d’un homme d’esprit et d’un excellent médecin. – Je suis bien aise que vous
en pensiez ainsi... [voilà un exemple de la supériorité littéraire du ms. SP par
rapport à V, qui reprend le récit du Voyage en Hollande, mentionné plus haut.
Des passages dialogués ont été changés, de SP en V, dans la forme plus neutre
d’un « traité », au prix de leur caractéristique plus originelle : l’entretien philosophique].
48 Cf. la définition des vapeurs que donne Barthez, Nouveaux éléments de
la science de l’homme cit., vol. II, pp. 174-175: « Lorsque ce changement général du système des forces vitales existe à un très haut degré, sans avoir pour
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