Ses lettres écrites, il s’habille, il sort,
T
il va dîner chez son ami. La
rue, où demeure cet ami, est embarrassée de pierres, notre géomètre serpente entre ces pierres, il s’arrête tout court. Il se rappelle que ses lettres sont restées sur sa table, ouvertes, non
cachetées et non dépêchées; il revient sur ses pas, il allume sa
bougie, il cachette ses lettres, il les porte lui-même à la poste; de
la poste
U
il regagne la maison où il se propose de dîner; il y entre,
il s’y trouve au milieu d’une société de philosophes ses amis. On
parle de la liberté et il soutient à cor et à cri que l’homme est
libre: je le laisse dire, mais à la chute du jour, je le tire en un coin
et je lui demande compte de ses actions. Il ne sait rien, mais rien
du tout de ce qu’il a fait; et je vois que machine pure, simple et
passive
V
de différents motifs qui l’ont mû, loin d’avoir été libre,
il n’a pas même produit un seul acte exprès de sa volonté: il a
pensé, il a senti, mais il n’a pas agi plus librement qu’un corps
inerte, qu’un automate de bois, qui aurait exécuté les mêmes
choses que lui
37
.
T il va dîner rue Royale, Butte S
t Roch. La rue est embarrassée de pierres, il
serpente entre ces pierres…
U il regagne la rue Royale, il entre dans la maison où il se propose de dîner;
il s’y trouve au milieu…
V des différents motifs…
37 Dans ce portrait éblouissant du « géomètre automate » on reconnaît le
même D’Alembert du Rêve cit., pp. 184-185: « Et qu’est-ce que cette liberté,
qu’est-ce que cette volonté de l’homme qui rêve? – Qu’est-ce? c’est la même
que celle de l’homme qui veille: la dernière impulsion du désir et de l’aversion, le dernier résultat de tout ce qu’on a été depuis sa naissance jusqu’au
moment où l’on est; et je défie l’esprit le plus délié d’y apercevoir la moindre
différence. – Vous croyez? – Et c’est vous qui me faites cette question ! vous
qui, livré à des spéculations profondes, avez passé les deux tiers de votre vie à
rêver les yeux ouverts, et à agir sans vouloir; oui, sans vouloir, bien moins que
dans votre rêve. Dans votre rêve vous commandiez, vous ordonniez, on vous
obéissait; vous étiez mécontent ou satisfait, vous éprouviez de la contradiction,
vous trouviez des obstacles, vous vous irritiez, vous aimiez, vous haïssiez, vous
blâmiez, vous approuviez, vous riez, vous pleuriez, vous alliez, vous veniez.
Dans le cours de vos méditations, à peine vos yeux s’ouvraient le matin que, ressaisi de l’idée qui vous avait occupé la veille, vous vous vêtiez, vous vous
asseyiez à votre table, vous méditiez, vous traciez des figures, vous suiviez des
calculs, vous dîniez, vous repreniez vos combinaisons, quelquefois vous quittiez la table pour les vérifier; vous parliez à d’autres, vous donniez des ordres à
votre domestique, vous soupiez, vous vous couchiez, vous vous endormiez sans
avoir fait le moindre acte de volonté. Vous n’avez été qu’un point; vous avez
agi, mais vous n’avez pas voulu. Est-ce qu’on veut, de soi? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de
316
PARTIE III
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 316
T
il va dîner chez son ami. La
rue, où demeure cet ami, est embarrassée de pierres, notre géomètre serpente entre ces pierres, il s’arrête tout court. Il se rappelle que ses lettres sont restées sur sa table, ouvertes, non
cachetées et non dépêchées; il revient sur ses pas, il allume sa
bougie, il cachette ses lettres, il les porte lui-même à la poste; de
la poste
U
il regagne la maison où il se propose de dîner; il y entre,
il s’y trouve au milieu d’une société de philosophes ses amis. On
parle de la liberté et il soutient à cor et à cri que l’homme est
libre: je le laisse dire, mais à la chute du jour, je le tire en un coin
et je lui demande compte de ses actions. Il ne sait rien, mais rien
du tout de ce qu’il a fait; et je vois que machine pure, simple et
passive
V
de différents motifs qui l’ont mû, loin d’avoir été libre,
il n’a pas même produit un seul acte exprès de sa volonté: il a
pensé, il a senti, mais il n’a pas agi plus librement qu’un corps
inerte, qu’un automate de bois, qui aurait exécuté les mêmes
choses que lui
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T il va dîner rue Royale, Butte S
t Roch. La rue est embarrassée de pierres, il
serpente entre ces pierres…
U il regagne la rue Royale, il entre dans la maison où il se propose de dîner;
il s’y trouve au milieu…
V des différents motifs…
37 Dans ce portrait éblouissant du « géomètre automate » on reconnaît le
même D’Alembert du Rêve cit., pp. 184-185: « Et qu’est-ce que cette liberté,
qu’est-ce que cette volonté de l’homme qui rêve? – Qu’est-ce? c’est la même
que celle de l’homme qui veille: la dernière impulsion du désir et de l’aversion, le dernier résultat de tout ce qu’on a été depuis sa naissance jusqu’au
moment où l’on est; et je défie l’esprit le plus délié d’y apercevoir la moindre
différence. – Vous croyez? – Et c’est vous qui me faites cette question ! vous
qui, livré à des spéculations profondes, avez passé les deux tiers de votre vie à
rêver les yeux ouverts, et à agir sans vouloir; oui, sans vouloir, bien moins que
dans votre rêve. Dans votre rêve vous commandiez, vous ordonniez, on vous
obéissait; vous étiez mécontent ou satisfait, vous éprouviez de la contradiction,
vous trouviez des obstacles, vous vous irritiez, vous aimiez, vous haïssiez, vous
blâmiez, vous approuviez, vous riez, vous pleuriez, vous alliez, vous veniez.
Dans le cours de vos méditations, à peine vos yeux s’ouvraient le matin que, ressaisi de l’idée qui vous avait occupé la veille, vous vous vêtiez, vous vous
asseyiez à votre table, vous méditiez, vous traciez des figures, vous suiviez des
calculs, vous dîniez, vous repreniez vos combinaisons, quelquefois vous quittiez la table pour les vérifier; vous parliez à d’autres, vous donniez des ordres à
votre domestique, vous soupiez, vous vous couchiez, vous vous endormiez sans
avoir fait le moindre acte de volonté. Vous n’avez été qu’un point; vous avez
agi, mais vous n’avez pas voulu. Est-ce qu’on veut, de soi? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de
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