De là, une différence d’yeux, d’imaginations et d’esprits, séparés par une barrière insurmontable. L’ensemble
R
ne s’éclaircira
jamais dans la tête des uns, les autres n’auront que des notions peu
sûres de petites parties. Reprenons l’exemple de l’arbre. Au
moment où l’on passe de la vue générale du tout au détail des parties, où l’imagination se fixe sur la feuille, on cesse de voir l’arbre
et l’on voit moins nettement la feuille entière, que son pédicule, sa
dentelure, sa nervure; plus la partie est petite,
S
jusqu’à une certaine limite, plus la perception est distincte. J’ai dit jusqu’à une
certaine limite, parce que si l’attention se fixe sur une partie très
petite, l’imagination éprouve la même fatigue que l’œil.
Un mot sur les formes vagues et indécises pour l’œil. Par
exemple, je ne vois en mer qu’un point nébuleux qui ne me dit
rien, mais ce point nébuleux est un vaisseau pour celui qui l’a
souvent observé et peut-être un vaisseau très distinct. Comment
cela s’est-il fait? D’abord, ce n’était pour le sauvage, comme
ment humain, ou l’on montre quelle est l’entendue de nos conoissances certaines, et la manière dont nous y parvenons. Traduits de l’Anglois de Mr. Locke
par Pierre Coste, sur la quatrième édition, revue, corrigée, & augmentée par
l’Auteur, Amsterdam, 1700; Diderot développe, au sens matérialiste, une idée
formulée par Locke comme une hypothèse spéculative, sur la variété des idées
sensibles, différentes suivant les genres d’êtres sentants; livre II, chap. 1, § 25,
p. 142: « In the Reception of simple Ideas the Understanding is for the most part
passive »; liv. I, chap. 9, § 15 et chap. 23, § 13, pp. 404-405: «Conjecture about
the corporeal organs of some Spirits. […]. I doubt whether we can imagine anything about the knowledge of angels but after this manner, some way or other in
proportion to what we find and observe in ourselves. And though we cannot but
allow that the infinite power and wisdom of God may frame creatures with a
thousand other faculties and ways of perceiving things without them than what
we have, yet our thoughts can go no further than our own: so impossible it is for
us to enlarge our very guesses beyond the ideas received from our own sensation and reflection » (aussi liv. IV, chap. 3, § 23). Cette ‘conjecture’ a sûrement
inspiré un interlocuteur de Diderot ici: Voltaire, Micromégas, dans Romans et
contes cit., p. 122: « Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on
lui eut enfin adressé la parole: ‘Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je
sais que je n’ai jamais pensé qu’à l’occasion de mes sens. Qu’il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c’est de quoi je ne doute pas; mais qu’il
soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c’est de quoi je
doute fort. Je révère la puissance éternelle, il ne m’appartient pas de la borner;
je n’affirme rien, je me contente de croire qu’il y a plus de choses possibles
qu’on ne pense ».
R ne s’éclaircira jamais bien dans la tête […] peu sûres des petites parties.
S jusqu’à… limite om. V.
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PARTIE III
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 304
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ne s’éclaircira
jamais dans la tête des uns, les autres n’auront que des notions peu
sûres de petites parties. Reprenons l’exemple de l’arbre. Au
moment où l’on passe de la vue générale du tout au détail des parties, où l’imagination se fixe sur la feuille, on cesse de voir l’arbre
et l’on voit moins nettement la feuille entière, que son pédicule, sa
dentelure, sa nervure; plus la partie est petite,
S
jusqu’à une certaine limite, plus la perception est distincte. J’ai dit jusqu’à une
certaine limite, parce que si l’attention se fixe sur une partie très
petite, l’imagination éprouve la même fatigue que l’œil.
Un mot sur les formes vagues et indécises pour l’œil. Par
exemple, je ne vois en mer qu’un point nébuleux qui ne me dit
rien, mais ce point nébuleux est un vaisseau pour celui qui l’a
souvent observé et peut-être un vaisseau très distinct. Comment
cela s’est-il fait? D’abord, ce n’était pour le sauvage, comme
ment humain, ou l’on montre quelle est l’entendue de nos conoissances certaines, et la manière dont nous y parvenons. Traduits de l’Anglois de Mr. Locke
par Pierre Coste, sur la quatrième édition, revue, corrigée, & augmentée par
l’Auteur, Amsterdam, 1700; Diderot développe, au sens matérialiste, une idée
formulée par Locke comme une hypothèse spéculative, sur la variété des idées
sensibles, différentes suivant les genres d’êtres sentants; livre II, chap. 1, § 25,
p. 142: « In the Reception of simple Ideas the Understanding is for the most part
passive »; liv. I, chap. 9, § 15 et chap. 23, § 13, pp. 404-405: «Conjecture about
the corporeal organs of some Spirits. […]. I doubt whether we can imagine anything about the knowledge of angels but after this manner, some way or other in
proportion to what we find and observe in ourselves. And though we cannot but
allow that the infinite power and wisdom of God may frame creatures with a
thousand other faculties and ways of perceiving things without them than what
we have, yet our thoughts can go no further than our own: so impossible it is for
us to enlarge our very guesses beyond the ideas received from our own sensation and reflection » (aussi liv. IV, chap. 3, § 23). Cette ‘conjecture’ a sûrement
inspiré un interlocuteur de Diderot ici: Voltaire, Micromégas, dans Romans et
contes cit., p. 122: « Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on
lui eut enfin adressé la parole: ‘Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je
sais que je n’ai jamais pensé qu’à l’occasion de mes sens. Qu’il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c’est de quoi je ne doute pas; mais qu’il
soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c’est de quoi je
doute fort. Je révère la puissance éternelle, il ne m’appartient pas de la borner;
je n’affirme rien, je me contente de croire qu’il y a plus de choses possibles
qu’on ne pense ».
R ne s’éclaircira jamais bien dans la tête […] peu sûres des petites parties.
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