revois en rêve, aussi fortement coloriées qu’elles le seraient dans
un tableau de Vernet
19
. Le sommeil m’a remis dans des concerts
qui se sont exécutés derechef, comme lorsque j’y étais. Il me
revient, après trente ans, des représentations de pièces comiques
et tragiques;
D
ce sont les mêmes acteurs, c’est le même parterre,
ce sont aux loges les mêmes hommes, les mêmes femmes, les
mêmes ajustements, les mêmes bruits des huées ou d’applaudissements. Un tableau de Vandermeulen
20 ne m’aurait pas remontré
une revue à la plaine des Sablons, un beau jour d’été, avec la multitude
E
des incidents dans une aussi grande foule de peuple rassemblé, que le rêve me l’a retracé après un très grand nombre
d’années. Tous les tableaux d’un salon ouvert il y a vingt ans, je
les ai revus tels précisément que je les voyais, en me promenant
dans la galerie. Mais ajoutons un fait public à mon expérience,
qui pourrait être contestée.
19 Claude-Joseph Vernet (1714-1789), c’est le peintre préféré de Diderot
qui lui consacre plusieurs de ses meilleurs pages des Salons, dont s’inspirent ces
réflexions sur la mémoire; notamment, le Salon de 1767, avec la grande « Promenade Vernet » (DPV, XVI, pp. 174-237): éd. J. et A.M. Chouillet, dans RDE,
n. 2, 1987, pp. 123-162; l’atmosphère de la tempête, du rivage de la mer etc.
rappellent la situation d’un des chefs-d’œuvre littéraires de la même époque, les
Regrets sur ma vieille robe de chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune, dans DPV, XVIII, pp. 58-60: « O mon ami, le beau Vernet que je possède ! Le sujet est la fin d’une tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont
encore agités; le ciel couvert de nuages; les matelots s’occupent sur leur navire
échoué; les habitants accourent des montagnes voisines. Que cet artiste a d’esprit ! Il ne lui a fallu qu’un petit nombre de figures principales pour rendre toutes
les circonstances de l’instant qu’il a choisi. Comme toute cette scène est vraie !
comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur ! Je veux garder ce témoignage de son amitié. Je veux que mon gendre le transmette à ses enfants, ses
enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront d’eux ».
D ce sont mêmes acteurs […] les mêmes bruits ou de huées ou d’applaudissements.
20 Adam Frans van der Meulen (1632-1690), peintre flamand, naît à
Bruxelles, mort à Paris: il suivit depuis 1664, comme peintre officiel du roi
Louis XIV, les campagnes militaires françaises de la fin du XVII
e siècle. Il réalise ainsi la série des « Conquêtes du Roi », suite de quatorze compositions destinées au décor du château de Marly. Diderot se réfère aux tableaux des grandes
batailles, conservés au Louvre, et vraisemblablement à la Défaite de l’armée
espagnole près du canal de Bruges, en 1667 (peint en 1670), actuellement au
Louvre.
E des incidents d’une aussi grande foule de peuples ressemblés
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PARTIE III
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