Quel était l’acquis théorique que Rouelle avait transmis à ses
disciples, le philosophe et le médecin ? C’est l’idée d’une
matière organique à structure discontinue, formée par des éléments indécomposables – on a parlé, en ce sens, d’un « retour à
Aristote »
20 au XVIII
e siècle – mais qui est unifiée par l’action
des forces intrinsèques, d’attraction, de pénétration et de répulsion que l’analyse peut maîtriser. Inorganique et organique ne
font qu’un, l’on peut passer de l’un à l’autre grâce au travail de
l’« art » chimique. La chimie est un « art » de transformation des
« natures » corporelles qui n’a pas atteint le statut d’une science,
comme la physique, sur des bases quantitatives. En 1763
Rouelle réussit à analyser et à séparer l’urée, un composé organique, à partir de l’urine humaine. Le « phlogistique », substance
qu’on supposait être impliquée dans la combustion et d’autres
processus chimiques – Rouelle était un « phlogististe » hétérodoxe
21 –, peut être interprété en deux sens : comme une forme
d’énergie qui se dégage de la matière du feu (chimie), et comme
un phénomène cinétique (physique). La lecture de Diderot tend
à unifier ces deux dimensions de l’« art » d’analyser la structure
de la matière.
Les thèses du chimiste sont intégrées dans la conception
continuiste et transformiste de la nature que Diderot élaborera
dans les écrits postérieurs, jusqu’aux Éléments. Rouelle, par ses
incohérences, suggère à Diderot l’idée que cette énergie de la
matière – actuelle (force) et potentielle (nisus) – est le seul
concept théorique qui permette d’expliquer les phénomènes profonds d’organisation et d’évolution de la vie. Les tentatives expérimentales de Rouelle, inconscient de leur signification précise,
allaient dans cette direction – fermentation, distillation-transformation, calcul des constantes de combinaison élémentaire – et
semblaient étayer les hypothèses transformistes de l’Interprétaratoire de cet habile Chimiste une si bonne école, qu’on peut en deux cours,
avec des dispositions ordinaires, en sortir assez instruit pour mériter le titre
d’amateur distingué, ou d’artiste capable de s’appliquer avec succès aux
recherches chimiques. Ce jugement est confirmé par l’exemple de tous les Chimistes Français, dont le premier goût de Chimie est postérieur aux premiers
cours de M. Rouelle ».
20 Cf. F. Abbri, Le terre, l’acqua, le arie. La rivoluzione chimica del Settecento, Bologna, 1984, pp. 43-44.
21 Ibidem, pp. 13-64: « Metafisiche scientifiche, definizioni e indagini sperimentali », sur les termes théoriques de la chimie au XVIII
e siècle.
INTRODUCTION
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AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 17
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