V
D’après les définitions qu’on nous donne des deux substances, elles sont essentiellement incompatibles. Quelle liaison
peut-il donc y avoir entre elles? Y a-t-il quelque chose de plus
absurde que le contact de deux êtres, dont l’un n’a point de parties et n’occupe point d’espace? Y a-t-il quelque chose de plus
absurde que l’action d’un être sur un autre sans contact?
76
.
S’il y avait une âme
W
dans le corps et qu’elle en commandât et
dirigeât les mouvements, il faudrait qu’elle connût parfaitement
l’anatomie et la physiologie de ce domicile. Hélas ! Cette pauvre
monade est parfaitement ignorante, comme nous le voyons dans
l’enfant qui naît, l’animal meurt qu’elle est encore bien ignorante
77
.
X
La vie reste dans les organes séparés du corps. Où l’âme estelle alors? Que devient son unité, son indivisibilité?
V DISTINCTION DES DEUX SUBSTANCES. D’après les définitions qu’on en
donne, elles sont…
76 Lucrèce soutint la thèse matérialiste: « Tangere enim et tangi, nisi corpus,
nulla potest res » [En effet, toucher et être touché n’est possible à aucun objet
sinon corporel] (De natura rerum, liv. I, v. 304). Diderot, dans un contexte qui
a connu les avatars de la psychophysiologie cartésienne, applique le principe de
communication mécanique de mouvement par contact physique, un mécanisme
de frottement des parties (et non pas de l’actio in distans), au même domaine
(res cogitans) d’où Descartes avait exclu son utilisation possible. En ce sens,
Diderot participe encore aux débats théoriques très vifs, dans les courants hétérodoxes du cartésianisme médical, dépuis le début du siècle; cf. Roger, Les
sciences de la vie cit., pp. 140-154 et 670-676; A. Vartanian, Diderot and Descartes. A study of scientific naturalism in the Enlightenment, Princeton, 1953,
pp. 28 ss. ; Introduction, 2.1-2.
W dans un corps et qu’elle commandât et dirigeât ses mouvements […] parfaitement toute l’anatomie…
77 Diderot évoque ici l’objection contre « le spectre dans la machine » qui
avait été soulevée par Hobbes et Gassendi contre la métaphysique dualiste de
Descartes, Méditations métaphysiques, Objections et réponses, dans Œuvres,
éd. Ch. Adam-P. Tannery, Paris, 1996, vol IX: Troisièmes objections (pp. 133152) et Cinquièmes objections (pp. 198-217), reprise par La Mettrie et ensuite,
en dernière instance, par Barthez, Nouveaux éléments de la science de l’homme
cit., vol. I, chap. II: « Admission de plusieurs Âmes dans l’Homme, par certains
Philosophes anciens: Âme mortelle existant de toute éternité dans la matière,
Âme immortelle émanée de Dieu » (vol. II, p. 200).
X Mais si la vie reste dans les organes séparés du corps, où est l’âme? Que
devient son unité? Que devient son indivisibilité? Donc une ligature sépare
cette âme prétendue du corps, et la ligature ôtée, la liaison renaît.
DES ÊTRES
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AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 149
D’après les définitions qu’on nous donne des deux substances, elles sont essentiellement incompatibles. Quelle liaison
peut-il donc y avoir entre elles? Y a-t-il quelque chose de plus
absurde que le contact de deux êtres, dont l’un n’a point de parties et n’occupe point d’espace? Y a-t-il quelque chose de plus
absurde que l’action d’un être sur un autre sans contact?
76
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S’il y avait une âme
W
dans le corps et qu’elle en commandât et
dirigeât les mouvements, il faudrait qu’elle connût parfaitement
l’anatomie et la physiologie de ce domicile. Hélas ! Cette pauvre
monade est parfaitement ignorante, comme nous le voyons dans
l’enfant qui naît, l’animal meurt qu’elle est encore bien ignorante
77
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X
La vie reste dans les organes séparés du corps. Où l’âme estelle alors? Que devient son unité, son indivisibilité?
V DISTINCTION DES DEUX SUBSTANCES. D’après les définitions qu’on en
donne, elles sont…
76 Lucrèce soutint la thèse matérialiste: « Tangere enim et tangi, nisi corpus,
nulla potest res » [En effet, toucher et être touché n’est possible à aucun objet
sinon corporel] (De natura rerum, liv. I, v. 304). Diderot, dans un contexte qui
a connu les avatars de la psychophysiologie cartésienne, applique le principe de
communication mécanique de mouvement par contact physique, un mécanisme
de frottement des parties (et non pas de l’actio in distans), au même domaine
(res cogitans) d’où Descartes avait exclu son utilisation possible. En ce sens,
Diderot participe encore aux débats théoriques très vifs, dans les courants hétérodoxes du cartésianisme médical, dépuis le début du siècle; cf. Roger, Les
sciences de la vie cit., pp. 140-154 et 670-676; A. Vartanian, Diderot and Descartes. A study of scientific naturalism in the Enlightenment, Princeton, 1953,
pp. 28 ss. ; Introduction, 2.1-2.
W dans un corps et qu’elle commandât et dirigeât ses mouvements […] parfaitement toute l’anatomie…
77 Diderot évoque ici l’objection contre « le spectre dans la machine » qui
avait été soulevée par Hobbes et Gassendi contre la métaphysique dualiste de
Descartes, Méditations métaphysiques, Objections et réponses, dans Œuvres,
éd. Ch. Adam-P. Tannery, Paris, 1996, vol IX: Troisièmes objections (pp. 133152) et Cinquièmes objections (pp. 198-217), reprise par La Mettrie et ensuite,
en dernière instance, par Barthez, Nouveaux éléments de la science de l’homme
cit., vol. I, chap. II: « Admission de plusieurs Âmes dans l’Homme, par certains
Philosophes anciens: Âme mortelle existant de toute éternité dans la matière,
Âme immortelle émanée de Dieu » (vol. II, p. 200).
X Mais si la vie reste dans les organes séparés du corps, où est l’âme? Que
devient son unité? Que devient son indivisibilité? Donc une ligature sépare
cette âme prétendue du corps, et la ligature ôtée, la liaison renaît.
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