humaine concrète – devient dans les Éléments un fait individuel,
qui n’appartient plus ni aux Églises, ni à Dieu, ni même à la collectivité, mais à l’homme et à lui seul. La conquête de cette
vision laïque de l’expérience de la mort – avec les apories
qu’elle implique (solitude, absence d’esthétisation des rites collectifs, aliénation, etc.) – est commune à Diderot comme à tant
d’autres philosophes. La Mettrie et d’Holbach la partagent aussi,
et leurs doctrines matérialistes doivent beaucoup, voire presque
tout, aux sciences naturelles et à la médecine non mécaniste du
XVIII
e siècle. Cette modalité nouvelle d’expérience de la mort
s’exprime de façon exemplaire dans la « Conclusion » des Éléments, épicurienne et stoïcienne à la fois. Diderot n’omet pas d’y
rappeler Hobbes (le méchant en tant que puer robustus de l’article « Hobbisme »
154 ) et ses sources antiques. L’enjeu est de
définir qu’est-ce que « philosopher » devant la mort. C’est la
réactivation de la sagesse ancienne à la lumière des nouvelles
sciences de la vie :
Un autre apprentissage de la mort est la philosophie, méditation
habituelle et profonde qui nous enlève à tout ce qui nous environne et qui nous anéantit. La crainte de la mort, dit le stoïcien,
est une anse par laquelle le robuste nous saisit et nous mène où il
lui plaît. Rompez l’anse et trompez la main du robuste. Il n’y a
qu’une vertu, la justice; qu’un devoir, de se rendre heureux;
qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie et de ne pas craindre
la mort (infra, pp. 361-362).
Une leçon précieuse, celle des Éléments. Elle atteste une fois
de plus l’originalité de la synthèse diderotienne en rapport aux
grandes questions médicales et « bio-éthiques », encore ouvertes
de nos jours – fécondation artificielle, euthanasie, manipulations
génétiques. Elle montre, enfin, la fertilité du matérialisme
médico-biologique de Diderot dans son approche non dogma154 Enc., VIII, p. 241a: « Sa définition du méchant me paraît sublime. Le
méchant de Hobbes est un enfant robuste: malus est puer robustus. En effet, la
méchanceté est d’autant plus grande que la raison est faible, et que les passions
sont fortes. Supposez qu’un enfant eût à six semaines l’imbécillité de jugement
de son âge, et les passions et la force d’un homme de quarante ans, il est certain
qu’il frappera son père, qu’il violera sa mère, qu’il étranglera sa nourrice, et
qu’il n’y aura nulle sécurité pour tout ce qui l’approchera. Donc la définition
d’Hobbes est fausse, ou l’homme devient bon à mesure qu’il s’instruit ».
INTRODUCTION
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qui n’appartient plus ni aux Églises, ni à Dieu, ni même à la collectivité, mais à l’homme et à lui seul. La conquête de cette
vision laïque de l’expérience de la mort – avec les apories
qu’elle implique (solitude, absence d’esthétisation des rites collectifs, aliénation, etc.) – est commune à Diderot comme à tant
d’autres philosophes. La Mettrie et d’Holbach la partagent aussi,
et leurs doctrines matérialistes doivent beaucoup, voire presque
tout, aux sciences naturelles et à la médecine non mécaniste du
XVIII
e siècle. Cette modalité nouvelle d’expérience de la mort
s’exprime de façon exemplaire dans la « Conclusion » des Éléments, épicurienne et stoïcienne à la fois. Diderot n’omet pas d’y
rappeler Hobbes (le méchant en tant que puer robustus de l’article « Hobbisme »
154 ) et ses sources antiques. L’enjeu est de
définir qu’est-ce que « philosopher » devant la mort. C’est la
réactivation de la sagesse ancienne à la lumière des nouvelles
sciences de la vie :
Un autre apprentissage de la mort est la philosophie, méditation
habituelle et profonde qui nous enlève à tout ce qui nous environne et qui nous anéantit. La crainte de la mort, dit le stoïcien,
est une anse par laquelle le robuste nous saisit et nous mène où il
lui plaît. Rompez l’anse et trompez la main du robuste. Il n’y a
qu’une vertu, la justice; qu’un devoir, de se rendre heureux;
qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie et de ne pas craindre
la mort (infra, pp. 361-362).
Une leçon précieuse, celle des Éléments. Elle atteste une fois
de plus l’originalité de la synthèse diderotienne en rapport aux
grandes questions médicales et « bio-éthiques », encore ouvertes
de nos jours – fécondation artificielle, euthanasie, manipulations
génétiques. Elle montre, enfin, la fertilité du matérialisme
médico-biologique de Diderot dans son approche non dogma154 Enc., VIII, p. 241a: « Sa définition du méchant me paraît sublime. Le
méchant de Hobbes est un enfant robuste: malus est puer robustus. En effet, la
méchanceté est d’autant plus grande que la raison est faible, et que les passions
sont fortes. Supposez qu’un enfant eût à six semaines l’imbécillité de jugement
de son âge, et les passions et la force d’un homme de quarante ans, il est certain
qu’il frappera son père, qu’il violera sa mère, qu’il étranglera sa nourrice, et
qu’il n’y aura nulle sécurité pour tout ce qui l’approchera. Donc la définition
d’Hobbes est fausse, ou l’homme devient bon à mesure qu’il s’instruit ».
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