22 chapitre 1 Introduction : les thèmes de l’étude du vivant
Or, il existe également des animaux capables de mimétisme, 
c’est-à-dire  qui  prennent  l’allure  d’une  espèce  venimeuse 
alors qu’ils sont inoffensifs. À quoi sert le mimétisme ? Quel 
avantage  confère-t-il  aux  « imposteurs » ?  Une  hypothèse 
plausible veut que la « supercherie » soit une adaptation évolutive qui réduit le risque que l’animal inoffensif soit attaqué 
parce que ses prédateurs le confondent avec   l’espèce dangereuse.  Cette  hypothèse,  formulée  par  le  scientifique  anglais 
Henry  Bates,  date  de  1862.  Aussi  plausible  soit-elle,  elle  s’est 
avérée  relativement  difficile  à  vérifier,  en  particulier  par  des 
expériences sur le terrain. En 2001, cependant, les biologistes 
David et Karin Pfennig, en collaboration avec un étudiant de 
la University of North Carolina, William Harcombe, ont conçu 
une  série  d’expériences  simples  mais  ingénieuses  pour  vérifier l’hypothèse de Bates au sujet du mimétisme.
L’équipe  a  étudié  un  cas  de  mimétisme  observé  chez  les 
serpents  qui  vivent  en  Caroline  du  Nord  et  en  Caroline  du 
Sud  (figure  1.25).  Un  serpent  venimeux  appelé  serpent- 
arlequin  a  recours  à  la  coloration  d’avertissement :  il  se  pare 
de rayures rouges, jaunes (ou blanches) et noires très voyantes. 
(Le terme venimeux désigne les espèces qui transmettent leur 
poison, ou venin, de façon active, par piqûre ou morsure.) Les 
prédateurs  attaquent  rarement  les  serpents  affichant  de    telles 
couleurs.  Il  est  peu  probable  que  les  prédateurs  apprennent 
ce  comportement  d’évitement  puisqu’une  première  attaque 
par le serpent-arlequin est habituellement fatale. La sélection 
naturelle  semble  avoir  accru  la  fréquence  des  prédateurs  qui 
ont hérité de la capacité instinctive de reconnaître et d’éviter 
la  coloration  d’avertissement  du  serpent-arlequin  dans  les 
zones où il vit.
La couleuvre tachetée, un serpent non venimeux, imite la 
coloration du serpent-arlequin. Les deux espèces vivent dans 
la région de la Caroline du Nord et du Sud, mais l’aire de distribution géographique de la couleuvre tachetée s’étend plus 
loin, dans des zones où l’on ne trouve aucun serpent-  arlequin 
(voir la figure 1.25).
L’aire  de  distribution  géographique  du  serpent-arlequin 
permet de vérifier la principale prédiction de l’hypothèse de 
Bates. Le comportement d’évitement à l’égard des serpents qui 
arborent une coloration d’avertissement est une adaptation 
que l’on ne devrait observer qu’auprès des populations de prédateurs  vivant  dans  les  régions  où  vit  également  le  serpentarlequin. Par conséquent, le mimétisme  devrait contribuer  à 
protéger la couleuvre tachetée contre les prédateurs, mais seulement dans les régions où le serpent-arlequin vit également.  L’hypothèse  de  Bates  prédit  que  les  prédateurs  des  régions 
dépourvues  de  serpents-arlequins  attaqueront  les  couleuvres 
tachetées  plus  fréquemment  que  les  prédateurs  des  régions 
abritant des serpents-arlequins.
Une expérience sur le terrain
avec des serpents artificiels
Pour vérifier l’hypothèse de Bates, Harcombe a confectionné 
des centaines de faux serpents avec du fil de fer et de la pâte 
à  modeler.  Il  en  a  fabriqué  de  deux  sortes :  un  groupe expérimental  doté  des  rayures  tricolores  caractéristiques  de  la  couleuvre  tachetée ;  et  un  groupe témoin  de  couleur  brune  pour 
comparer (figure 1.26). 
Les  chercheurs  ont  éparpillé  en  nombres  égaux  les  deux 
types  de  serpents  artificiels  dans  divers  emplacements  en 
vue de serpents-arlequins. Après quatre semaines, les scientifiques ont récupéré les faux serpents et noté combien avaient 
été attaqués en examinant les marques de dents et de griffes. 
Les prédateurs les plus nombreux étaient les renards, les coyotes 
et  les  ratons-laveurs,  mais  des  ours  noirs  avaient  également 
attaqué certains des faux serpents (voir la figure 1.26b).
Les résultats concordaient avec la prédiction de l’hypothèse 
de  Bates.  Comparativement  aux  serpents  bruns,  les  serpents 
tricolores s’étaient fait attaquer par les prédateurs moins souvent  seulement  dans  les  emplacements  situés  à  l’intérieur  de 
l’aire de distribution géographique des serpents-arlequins venimeux. La figure 1.27 résume l’expérience sur le terrain qu’ont 
menée  les  biologistes.  Cette  figure  présente  également  une 
schéma  tisation que nous utiliserons tout au long de ce manuel 
pour illustrer la recherche en biologie.
Le contrôle expérimental
et la reproductibilité
L’expérience  sur  le  mimétisme  du  serpent  est  un  exemple 
d’expérience contrôlée, conçue pour comparer un groupe 
expérimental (composé ici de fausses couleuvres tachetées) et 
m  Figure 1.25  Les aires de distribution géographique du serpentarlequin et de la couleuvre tachetée de la Caroline. La couleuvre
tachetée (Lampropeltis triangulum) imite la coloration d’avertissement
du serpent-arlequin venimeux (Micrurus fulvius).
Légende
Aire de distribution
géographique de la couleuvre
tachetée seulement
Aire de distribution
géographique du serpentarlequin chevauchant celle
de la couleuvre tachetée
Couleuvre tachetée (non venimeuse)
Couleuvre tachetée (non venimeuse)
Serpent-arlequin (venimeux)
Caroline
du Nord
Caroline
du Sud
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