528 QUatriÈMe partie Les mécanismes de l’évolution
Ce n’est que plus tard, en réévaluant toutes les observations
qu’il avait faites, que Darwin a commencé à comprendre le lien
étroit entre le processus de l’adaptation à l’environnement et
celui de la formation de nouvelles espèces. Une nouvelle espèce
peut-elle émerger d’une forme ancestrale par suite d’une accumu lation graduelle d’adaptations à un milieu différent ? Bien
des années après l’expédition, des biologistes ont entrepris des
études et en sont arrivés à la conclusion que c’est précisément
ce qui s’est produit dans le cas des géospizes des Galápagos (voir
la figure 1.22, p. 18). Leurs becs et leur comportement étaient
adaptés aux aliments particuliers disponibles dans leur île respective (figure 22.6). Darwin avait compris la nécessité d’expliquer le mécanisme de telles adaptations pour com prendre
l’évolution. Comme on le verra, son explication de l’origine
des adaptations était centrée sur la sélection naturelle, un
processus dans lequel les individus dotés de certains caractères
héréditaires tendent à avoir des taux de survie et de reproduction plus élevés que les autres en raison de ces caractères.
En 1844, Darwin avait enfin rédigé un long essai sur l’origine des espèces et la sélection naturelle. Il hésitait toutefois
à le faire paraître, sans doute parce qu’il redoutait le scandale
que sa théorie soulèverait. En attendant, il continuait d’accumuler les preuves à l’appui de sa théorie. Au milieu des
années 1850, il avait fait part de ses idées à Lyell et à quelques
autres personnes. Même s’il n’avait pas encore adhéré à la
théorie de l’évolution, Lyell l’exhortait à publier ses écrits sur
le sujet avant qu’un autre savant en arrive aux mêmes
conclusions que lui et lui dame le pion.
En juin 1858, les prédictions de Lyell se réalisaient : Darwin
recevait une lettre d’Alfred Wallace (1823-1913), un jeune
naturaliste britannique qui travaillait dans les îles malaises
du Pacifique Sud et qui venait de formuler une hypothèse de
la sélection naturelle semblable à la sienne. Wallace lui
demandait d’évaluer son travail et de le faire parvenir à Lyell
s’il méritait d’être publié. « Vos prédictions se sont réalisées
avec éclat [...], écrit Darwin à Lyell. Je n’ai jamais vu coïncidence plus frappante [...] Toute mon originalité, quelle qu’en
soit l’importance, sera anéantie. » En juillet 1858, Lyell et
l’un de ses collègues présentèrent à la Linnean Society of
London le manuscrit de Wallace ainsi que des extraits de l’essai inédit de Darwin (de 1844). Cette présentation n’eut pas
beaucoup de répercussions, mais Darwin s’empressa de mettre
la dernière main à De l’origine des espèces, qui parut dès l’année suivante et connut un succès de librairie foudroyant pour
l’époque. On dit qu’il demeure l’ouvrage scientifique le plus
vendu au monde. Bien que Wallace ait été prêt à publier le
premier, il admirait beaucoup Darwin et pensait que ce dernier méritait d’être considéré comme le principal architecte
de cette théorie de la sélection naturelle qu’il avait exposée et
étayée de façon tellement plus complète qu’il avait pu le faire
lui-même.
Dix ans plus tard, l’ouvrage de Darwin et ses partisans
avaient rallié la majorité des biologistes à l’idée que la diversité de la vie résultait effectivement de l’évolution. Darwin a
triomphé là où les évolutionnistes précédents ont échoué,
surtout parce qu’il exposait son raisonnement avec une logique
sans faille soutenue par une multitude de preuves.
De l’origine des espèces
Dans De l’origine des espèces, Darwin expose les preuves qu’il a
réunies pour démontrer que la descendance avec modification par la sélection naturelle explique les trois grandes
observations sur la nature mentionnées dans l’introduction
de ce chapitre, soit l’unité du vivant, la diversité du vivant et
l’adaptation des organismes à leur environnement.
La descendance avec modification
Dans la première édition de son ouvrage, Darwin n’utilisait
pas le mot évolution*, lui préférant plutôt le terme descendance avec modification, qui résume toute sa vision du
monde. Les organismes ont de nombreuses caractéristiques
* En fait, le tout dernier mot du dernier paragraphe de l’ouvrage était le verbe
« évoluer » (« endless forms most beautiful and most wonderful have been, and are
being, evolved »), qui a été traduit par développer. Sous la plume du traducteur,
cette phrase est donc devenue « une quantité infinie de belles et admirables
formes, sorties d’un commencement si simple, n’ont pas cessé de se développer
et se développent encore ».
m  Figure 22.6 Trois types de variation du bec chez les géospizes des Galápagos. L’archipel des Galápagos
abrite plus d’une douzaine d’espèces de géospizes étroitement apparentées, dont certaines ne se trouvent que sur
une seule île. Les espèces se distinguent principalement par leur bec, qui est adapté à un régime alimentaire particulier.
Faites des liens Revoyez la figure 1.22 (p. 18). À laquelle des deux autres espèces montrée ci-dessus
le mangeur de cactus est-il le plus étroitement relié (avec qui a-t-il l’ancêtre commun le plus récent) ?
(a) Mangeur de cactus. Le bec effilé du géospize
des cactus (Geospiza scandens) lui permet de
déchirer les cactus afin d’en manger les fleurs
et la pulpe.
(b) Insectivore. Le géospize olive (Certhidea
olivacea) utilise son bec étroit et pointu pour
attraper les insectes.
(c) Granivore. Le géospize à gros bec (Geospiza
magnirostris) possède un bec adapté au cassage
des graines, lesquelles tombent des plantes
et se retrouvent au sol.
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