cette éthique environnementale écocentrée que va développer dans les
décennies suivantes un Baird Callicott. Pourtant, la nature de son message
et son probable souci de ne pas sortir du cadre scientifique qu’il entendait
faire partager l’ont laissé sur le pas de la porte d’une véritable ouverture
philosophique et éthique – même s’il encourageait d’une certaine manière à
le faire, à sauter le pas. C’est ainsi que je comprends la portée du passage à
connotation affective affiché en exergue de ce troisième chapitre.
À Robert Hainard, célèbre naturaliste genevois spécialiste des
mammifères d’Europe et grand artiste du vivant in natura, qui le félicitait
par lettre pour son livre et le précieux bilan sur le harcèlement que l’homme
fait subir à la nature – mais soulignait ses divergences en s’inquiétant d’un
apparent alignement sur la pensée utilitaire de l’UICN, Jean Dorst répond le
29 juin 1965 : « Je dois vous dire en toute honnêteté que j’aurais pu écrire
votre propre lettre ! Je souscris entièrement à la quasi-totalité de vos
affirmations. Mes divergences ne sont qu’apparentes, car en qualité de
naturaliste – je crois en être un – je n’aime guère que mes dernières pages.
En réalité, ce livre n’a pas été écrit pour vous. Il n’a été pensé et rédigé que
pour nos technocrates qui ne comprennent que ce qui est rentable […]. Mes
intentions étaient pures
89
. »
Ce vieux débat n’est pas clos…
Pourquoi n’a-t-il pas relayé la parole prophétique d’Aldo Leopold telle
qu’elle fut largement diffusée aux États-Unis dès la parution, un an après sa
mort, de son fameux Almanach d’un comté des sables, 1949 ? Il est vrai
qu’Aldo Leopold, forestier dont la vie professionnelle fut consacrée à
l’étude de la dynamique des populations de gibiers et à la gestion des forêts,
des sols et des prairies, ne s’est jamais posé en professeur d’écologie. Dans
la pensée d’Aldo Leopold, l’écologie était une manière novatrice de
percevoir et concevoir le monde naturel mais aussi d’en structurer la
connaissance d’une façon pratique, applicable aux champs, aux forêts et à la
gestion du gibier. Mais on comprend à le lire qu’il voit dans l’écologie et le
savoir évolutionniste les bases de nouveaux préceptes éthiques. Faute de la
formation philosophique nécessaire, il ne put guère aller plus loin, quoique
les deux chapitres de son Almanach, « Penser comme une montagne » et
« Une éthique de la terre », apparaissent comme de magnifiques avancées
dans ce sens : « Toutes les éthiques élaborées jusqu’ici reposent sur un seul
présupposé : que l’individu est membre d’une communauté de parties
décennies suivantes un Baird Callicott. Pourtant, la nature de son message
et son probable souci de ne pas sortir du cadre scientifique qu’il entendait
faire partager l’ont laissé sur le pas de la porte d’une véritable ouverture
philosophique et éthique – même s’il encourageait d’une certaine manière à
le faire, à sauter le pas. C’est ainsi que je comprends la portée du passage à
connotation affective affiché en exergue de ce troisième chapitre.
À Robert Hainard, célèbre naturaliste genevois spécialiste des
mammifères d’Europe et grand artiste du vivant in natura, qui le félicitait
par lettre pour son livre et le précieux bilan sur le harcèlement que l’homme
fait subir à la nature – mais soulignait ses divergences en s’inquiétant d’un
apparent alignement sur la pensée utilitaire de l’UICN, Jean Dorst répond le
29 juin 1965 : « Je dois vous dire en toute honnêteté que j’aurais pu écrire
votre propre lettre ! Je souscris entièrement à la quasi-totalité de vos
affirmations. Mes divergences ne sont qu’apparentes, car en qualité de
naturaliste – je crois en être un – je n’aime guère que mes dernières pages.
En réalité, ce livre n’a pas été écrit pour vous. Il n’a été pensé et rédigé que
pour nos technocrates qui ne comprennent que ce qui est rentable […]. Mes
intentions étaient pures
89
. »
Ce vieux débat n’est pas clos…
Pourquoi n’a-t-il pas relayé la parole prophétique d’Aldo Leopold telle
qu’elle fut largement diffusée aux États-Unis dès la parution, un an après sa
mort, de son fameux Almanach d’un comté des sables, 1949 ? Il est vrai
qu’Aldo Leopold, forestier dont la vie professionnelle fut consacrée à
l’étude de la dynamique des populations de gibiers et à la gestion des forêts,
des sols et des prairies, ne s’est jamais posé en professeur d’écologie. Dans
la pensée d’Aldo Leopold, l’écologie était une manière novatrice de
percevoir et concevoir le monde naturel mais aussi d’en structurer la
connaissance d’une façon pratique, applicable aux champs, aux forêts et à la
gestion du gibier. Mais on comprend à le lire qu’il voit dans l’écologie et le
savoir évolutionniste les bases de nouveaux préceptes éthiques. Faute de la
formation philosophique nécessaire, il ne put guère aller plus loin, quoique
les deux chapitres de son Almanach, « Penser comme une montagne » et
« Une éthique de la terre », apparaissent comme de magnifiques avancées
dans ce sens : « Toutes les éthiques élaborées jusqu’ici reposent sur un seul
présupposé : que l’individu est membre d’une communauté de parties
