Et si, depuis l’essai de Jean Dorst, l’évolution la plus importante était,
au-delà des progrès observés dans l’état des connaissances et les politiques
de conservation de la nature, l’émergence et l’épanouissement dans les
années 1970 d’un nouveau courant philosophique, l’éthique
environnementale ?
« Deux articles, publiés au début des années 1970, celui de
l’Australien Richard Routley, et celui de l’Américain Holmes Rolston, ont
attiré l’attention sur le besoin d’une éthique nouvelle, d’une éthique
écologique, ou environnementale. Tous deux considéraient que, pour y
parvenir, il fallait montrer que la nature, en elle-même, avait une valeur. Ils
reprochaient aux attitudes morales traditionnelles (occidentales plus
particulièrement) de n’attribuer qu’une valeur instrumentale aux entités
naturelles, de n’envisager la nature que comme un vaste réservoir de
ressources pour les activités humaines
87
. »
Faire de la nature l’objet d’un débat philosophique, la doter d’une
valeur intrinsèque, voilà bien une rupture décisive – la seule base, en tout
cas sur laquelle l’objectif affiché par Jean Dorst d’une réconciliation des
hommes vis-à-vis de la nature a quelque chance de devenir réalité. Car il
s’agit bien là d’un objectif de civilisation.
« L’idée, sans doute, n’était pas complètement neuve, poursuit
Catherine Larrère, et le souci qui l’inspirait n’était pas inédit. On peut faire
remonter au XIX e siècle une attention portée à la nature qui est inséparable
des transformations rapides de l’environnement consécutives à
l’industrialisation. […] Le 1 er mars 1872 est établi, aux États-Unis, le
premier parc national, le Yellowstone, alors qu’en France, à partir de 1853,
les “séries artistiques” de Fontainebleau font l’objet de protection. » Mais il
a fallu attendre les années 1970 pour que cette « sensibilité » donne place à
de véritables élaborations philosophiques – probablement parce qu’il fallait,
pour cela, que mûrisse la science écologique : « Une fois que les
implications de l’évolution et de l’écologie ont été intériorisées […], il se
crée une identification avec toute vie. » L’aliénation disparaît. « Je protège
la forêt tropicale qui a récemment accédé à la pensée », écrit l’écologiste
australien John Seed
88
.
On retrouve, sous la plume de Jean Dorst, tous les ingrédients
susceptibles de nourrir une telle pensée écologique et de la conduire vers
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