livré à tous les agents de dégradation. La mise en culture bien comprise doit
être au contraire progressive, ce qui donne au milieu biotique le temps de
s’adapter. La richesse agricole de l’Europe occidentale provient précisément
du fait que ce continent a mis des siècles pour parvenir à son stade actuel.
Mais il y a plus encore. Depuis le siècle dernier on est persuadé que
l’homme peut transformer tous les habitats naturels quels qu’ils soient et
que cette transformation se traduit automatiquement par un bénéfice
substantiel. Ce postulat qui a encore cours dans beaucoup de milieux
pourtant avertis est une erreur grossière, comme le prouvent de récents
échecs financiers et techniques à travers le monde. En réalité à côté de
zones à vocation agricole ou pastorale affirmée, il existe des zones
marginales que l’on ne peut transformer pour le seul bénéfice de l’homme
qu’au prix d’investissements considérables ou au détriment de la stabilité
des sols. Peut-être dans l’avenir les progrès techniques permettront d’en
tirer un autre profit que ceux de l’exploitation raisonnable de la flore et de
la faune sauvages ; l’homme n’a pas le droit aujourd’hui de compromettre
cet avenir par une mise en valeur pour le moins prématurée.
Au lieu du gaspillage actuel des terres, spécialement dans les pays
jeunes en voie de développement, il convient donc d’étudier soigneusement
les possibilités d’utilisation, et non pas de vouloir à tout prix appliquer une
« recette » stéréotypée qui a fait ses preuves dans des conditions
particulières.
La diminution de la surface des terres cultivables et l’amenuisement de
ce qui nous reste comme capital encore intouché méritent toute notre
attention au moment où les populations humaines sont prises d’une fièvre
démographique. Et aussi au moment où les terres mises en culture
s’épuisent et se trouvent ruinées par l’érosion. En février 1963, à la
conférence des Nations unies sur la science et la technologie, tenue à
Genève, les académiciens Gerosimov et Fedorov ont déclaré qu’après
enquête les terres érodées couvraient une superficie de 600 à 700 millions
d’hectares à travers le monde, soit la moitié des terres cultivées ; une partie
est à considérer comme morte. Ces chiffres se passent de commentaires.
Beaucoup de ces vérités semblent tout juste dignes de M. de La
Palisse. Il est peu réconfortant de penser qu’il faut néanmoins les affirmer,
tant est grande l’aberration du monde moderne inconscient des lois
biologiques et trop confiant dans ses techniques admirables.
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