24
LA MÉTHODE STATISTIQUE EN MÉDEC£NE
l’avantage de la chirurgie, comme si les deux séries étaient comparables. Un
cas extrême de cette erreur est celui où la chaîne causale est inversée : du fait
que 70 p. lOO des gens meurent au lit, faut-il conclure : pour vivre vieux, Vivons
debout? Il n’est pas sans intérêt de préciser une fois encore, sur cet exemple
caricatural, la faute méthodologique : nul doute que la mortalité soit plus
forte chez les gens couchés que debout, mais les deux séries sont—elles—compa—
rables?
L’erreur est vite dépistée quand elle est si criante, surtout
résultats sont contraires à ceux qu’on espère, comme dans le cas des accou“chements. Devant
groupes apparemment comparables, devant les résultats
qui plaisent, le statisticien devra conserver son esprit critique.
.
Soit par exemple à étudier le rôle du tabac dans le cancer du poumon. On
constate que ce cancer. est plus fréquent, de façon très signicative, chez___les
fumeurs. Peut—on en déduire que le tabac est cause du cancer du poumon? Il
faut d’abord nous demander si
fumeurs et les non fumeurs constituent, à _
part l’usage du tabac, deux groupes comparables. C’est bien ce qui se passerait
si le désir de fumer atteignait les sujets « au hasard » dans la population, mais
rien ne permet d’éno‘ncer cette hypothèse a priori; il est très possible au ccm;
traire que ce désir obéisse à certaines règles de motivation, et que les fumeurs _
diffèrent en moyenne des non fumeurs par un complexe de facteurs manifestes
ou inapparents (peut—être le patrimoine héréditaire, les conditions de milieu
d’éducation, l’habitat, la profession, le psychisme...). Qui sait si ce n’eSt pas
à un
de ces facteurs qu’est due l’augmentation de fréquence du cancer du
poumon? Il faut alors essayer de constituer après coup, matériellement d’aprés
les dossiers ou par des corrections de calcul, des séries de fumeurs et de non
_
fumeurs comparables par le niveau social, le milieu d’habitation, le psy—
chisme, etc... Cette tâche a de fait été poussée le plus loin possible, mais elle
reste complexe, délicate, sujette à caution, et il a fallu bien d’autres arguments
pour établir la forte présomption d’une relation causale.
Examinons de même une enquête sur des femmes atteintes de rubéole pen—
dant les premières semaines de la grossesse. On observe chez les enfants une
proportion élevée de malformations cardiaques, alors que pour les mères
<< témoins >> n’ayant pas eu la rubéole, cette éventualité est très rare. On aura
aussitôt tendance à afrmer : la rubéole est cause de la malformation, parce
que cette conclusion est vraisemblable. Mais elle ne résulte aucunement de
l’interprétation statistique de l’enquête. Nous devons d’abord nous demander
si les mères rubéoleuses et non rubéoleuses sont strictement comparables, la
rubéole a—t—elle vraiment frappé << au hasard », est—il certain qu’elle n’a pas
choisi? Car on expliquerait aussi bien les résultats constatés en admettant que
la prédisposition à contracter la rubéole et la tendance à engendrer des enfants
malformés soient associées chez les mêmes mères pour une raison génétique,
ou de milieu; on pourrait même à la limite renverser la chaîne causale et ima—
giner que les mères porteuses d’un fœtus malformé contractent plus facilement
la rubéole. Que ces diverses hypothèses soient absurdes ou fausses n’enlève
LA MÉTHODE STATISTIQUE EN MÉDEC£NE
l’avantage de la chirurgie, comme si les deux séries étaient comparables. Un
cas extrême de cette erreur est celui où la chaîne causale est inversée : du fait
que 70 p. lOO des gens meurent au lit, faut-il conclure : pour vivre vieux, Vivons
debout? Il n’est pas sans intérêt de préciser une fois encore, sur cet exemple
caricatural, la faute méthodologique : nul doute que la mortalité soit plus
forte chez les gens couchés que debout, mais les deux séries sont—elles—compa—
rables?
L’erreur est vite dépistée quand elle est si criante, surtout
résultats sont contraires à ceux qu’on espère, comme dans le cas des accou“chements. Devant
groupes apparemment comparables, devant les résultats
qui plaisent, le statisticien devra conserver son esprit critique.
.
Soit par exemple à étudier le rôle du tabac dans le cancer du poumon. On
constate que ce cancer. est plus fréquent, de façon très signicative, chez___les
fumeurs. Peut—on en déduire que le tabac est cause du cancer du poumon? Il
faut d’abord nous demander si
fumeurs et les non fumeurs constituent, à _
part l’usage du tabac, deux groupes comparables. C’est bien ce qui se passerait
si le désir de fumer atteignait les sujets « au hasard » dans la population, mais
rien ne permet d’éno‘ncer cette hypothèse a priori; il est très possible au ccm;
traire que ce désir obéisse à certaines règles de motivation, et que les fumeurs _
diffèrent en moyenne des non fumeurs par un complexe de facteurs manifestes
ou inapparents (peut—être le patrimoine héréditaire, les conditions de milieu
d’éducation, l’habitat, la profession, le psychisme...). Qui sait si ce n’eSt pas
à un
de ces facteurs qu’est due l’augmentation de fréquence du cancer du
poumon? Il faut alors essayer de constituer après coup, matériellement d’aprés
les dossiers ou par des corrections de calcul, des séries de fumeurs et de non
_
fumeurs comparables par le niveau social, le milieu d’habitation, le psy—
chisme, etc... Cette tâche a de fait été poussée le plus loin possible, mais elle
reste complexe, délicate, sujette à caution, et il a fallu bien d’autres arguments
pour établir la forte présomption d’une relation causale.
Examinons de même une enquête sur des femmes atteintes de rubéole pen—
dant les premières semaines de la grossesse. On observe chez les enfants une
proportion élevée de malformations cardiaques, alors que pour les mères
<< témoins >> n’ayant pas eu la rubéole, cette éventualité est très rare. On aura
aussitôt tendance à afrmer : la rubéole est cause de la malformation, parce
que cette conclusion est vraisemblable. Mais elle ne résulte aucunement de
l’interprétation statistique de l’enquête. Nous devons d’abord nous demander
si les mères rubéoleuses et non rubéoleuses sont strictement comparables, la
rubéole a—t—elle vraiment frappé << au hasard », est—il certain qu’elle n’a pas
choisi? Car on expliquerait aussi bien les résultats constatés en admettant que
la prédisposition à contracter la rubéole et la tendance à engendrer des enfants
malformés soient associées chez les mêmes mères pour une raison génétique,
ou de milieu; on pourrait même à la limite renverser la chaîne causale et ima—
giner que les mères porteuses d’un fœtus malformé contractent plus facilement
la rubéole. Que ces diverses hypothèses soient absurdes ou fausses n’enlève
