388
LE GRAND ROMAN DE LA PHYSIQUE QUANTIQUE
Einstein évoqua dans une lettre à sa veuve « les moments
sublimes et fructueux» qu'il avait eu le privilège de passer
avec lui. En lui présentant ses condoléances, Einstein se
rappela: «Les heures que j'ai eu l'honneur de passer dans
votre maison, et les nombreuses conversations que j'ai eues
face à face avec cet homme étonnant demeureront au
nombre de mes plus beaux souvenirs pour le reste de rna
vie 82 . » C'était une conviction, la rassura-t-il, que ne pouvait
«changer le fait qu'un destin tragique nous ait séparés»,
Après la guerre, Bohr fut fait membre non résident permanent de l'Institut des études avancées: il pouvait s'y rendre et
y séjourner chaque fois qu'il le voudrait. Sa première visite,
en septembre 1946, fut brève, car il était venu participer aux
commémorations du bicentenaire de la fondation de l'université de Princeton. Ensuite, en 1948, il arriva en février et resta
jusqu'en juin. Cette fois-ci, Einstein était disposé à parler de
physique. Abraham Pais, un jeune physicien néerlandais qui
assistait Bohr pendant cette visite, décrivit plus tard la scène
où le Danois fit irruption dans son bureau « dans un état de
furieux désespoir» en disant: «Je suis dégoûté de moimême83. » Lorsque Pais lui demanda ce qu'il y avait, Bohr
répondit qu'il était allé voir Einstein et qu'ils s'étaient
disputés à propos de la signification de la mécanique quantique.
Le renouveau de leur amitié se manifesta par le fait
qu'Einstein laissa Bohr utiliser son bureau. Un jour, Bohr
était en train de dicter à Pais le brouillon d'un article en
l'honneur d'Einstein pour son soixante-dixième anniversaire.
À court d'inspiration, Bohr resta immobile à regarder par la
fenêtre en marmonnant de temps en temps tout haut le nom
d'Einstein. C'est alors qu'Einstein entra dans le bureau sur la
pointe des pieds. Son médecin lui avait interdit d'acheter du
tabac, mais pas explicitement d'en dérober. Pais relata plus
tard ce qui se passa ensuite: «Toujours sur la pointe des
pieds, il alla droit vers le pot de tabac de Bohr, qui se trouvait
sur la table devant laquelle j'étais assis. Bohr, qui ne se
doutait de rien, était devant la fenêtre, à marmonner "Einstein ... Einstein." Je ne savais que faire, surtout qu'à ce
moment précis je n'avais pas la moindre idée des intentions
LE GRAND ROMAN DE LA PHYSIQUE QUANTIQUE
Einstein évoqua dans une lettre à sa veuve « les moments
sublimes et fructueux» qu'il avait eu le privilège de passer
avec lui. En lui présentant ses condoléances, Einstein se
rappela: «Les heures que j'ai eu l'honneur de passer dans
votre maison, et les nombreuses conversations que j'ai eues
face à face avec cet homme étonnant demeureront au
nombre de mes plus beaux souvenirs pour le reste de rna
vie 82 . » C'était une conviction, la rassura-t-il, que ne pouvait
«changer le fait qu'un destin tragique nous ait séparés»,
Après la guerre, Bohr fut fait membre non résident permanent de l'Institut des études avancées: il pouvait s'y rendre et
y séjourner chaque fois qu'il le voudrait. Sa première visite,
en septembre 1946, fut brève, car il était venu participer aux
commémorations du bicentenaire de la fondation de l'université de Princeton. Ensuite, en 1948, il arriva en février et resta
jusqu'en juin. Cette fois-ci, Einstein était disposé à parler de
physique. Abraham Pais, un jeune physicien néerlandais qui
assistait Bohr pendant cette visite, décrivit plus tard la scène
où le Danois fit irruption dans son bureau « dans un état de
furieux désespoir» en disant: «Je suis dégoûté de moimême83. » Lorsque Pais lui demanda ce qu'il y avait, Bohr
répondit qu'il était allé voir Einstein et qu'ils s'étaient
disputés à propos de la signification de la mécanique quantique.
Le renouveau de leur amitié se manifesta par le fait
qu'Einstein laissa Bohr utiliser son bureau. Un jour, Bohr
était en train de dicter à Pais le brouillon d'un article en
l'honneur d'Einstein pour son soixante-dixième anniversaire.
À court d'inspiration, Bohr resta immobile à regarder par la
fenêtre en marmonnant de temps en temps tout haut le nom
d'Einstein. C'est alors qu'Einstein entra dans le bureau sur la
pointe des pieds. Son médecin lui avait interdit d'acheter du
tabac, mais pas explicitement d'en dérober. Pais relata plus
tard ce qui se passa ensuite: «Toujours sur la pointe des
pieds, il alla droit vers le pot de tabac de Bohr, qui se trouvait
sur la table devant laquelle j'étais assis. Bohr, qui ne se
doutait de rien, était devant la fenêtre, à marmonner "Einstein ... Einstein." Je ne savais que faire, surtout qu'à ce
moment précis je n'avais pas la moindre idée des intentions
