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LE GRAND ROMAN DE LA PHYSIQUE QUANTIQUE
de l'aveugle avec sa canne. Où se trouvait, demanda-t-il, la
coupure entre l'aveugle et le monde invisible dans lequel il
vivait? L'aveugle est inséparable de sa canne, affirmait Bohr;
c'est une extension de sa personne, dans la mesure où il s'en
sert pour recueillir des informations sur le monde qui
l'entoure. Le monde commence-t-il au bout de la canne de
l'aveugle? Non, dit Bohr. C'est grâce au bout de sa canne
que le toucher de l'aveugle appréhende le monde, et l'un et
l'autre sont inextricablement liés. Bohr suggéra qu'il en est
de même quand un expérimentateur essaie de mesurer une
propriété d'une particule microphysique. Au travers de l'acte
de mesure, l'observateur et l'observé s'entrelacent dans une
étreinte intime de telle manière qu'il est impossible de dire
où commence l'un et où finit l'autre.
L'interprétation de Copenhague assigne néanmoins une
position privilégiée à l'observateur, que ce soit un humain ou
un dispositif mécanique, dans la construction de la réalité. Or
la matière est intégralement composée d'atomes et donc
soumise aux lois de la mécanique quantique ; alors, comment
l'observateur humain ou le dispositif de mesure peuvent-ils
jouir d'une position privilégiée? C'est le problème de la
mesure. La présomption par l'interprétation de Copenhague
de l'existence antérieure de l'univers classique du dispositif
de mesure macroscopique semble être un paradoxe circulaire.
Einstein et Schrôdinger voyaient là une indication manifeste de l'incomplétude de la mécanique quantique comme
conception exhaustive du monde, et Schrôdinger tenta de
l'illustrer avec son célèbre chat-dans-sa-boîte. La mesure
demeure un processus inexpliqué dans l'interprétation de
Copenhague, puisqu'il n'y a rien dans les mathématiques de
la mécanique quantique qui spécifie comment ou quand la
fonction d'onde s'effondre. Bohr «résolut» le problème en
déclarant carrément qu'on peut effectivement effectuer des
mesures, mais sans jamais expliquer comment.
Schrôdinger rencontra Bohr lors de son séjour en Angleterre en mars 1936 et rendit compte de cette entrevue à Einstein : «J'ai passé récemment quelques heures à Londres avec
Niels Bohr, qui, à sa manière prévenante et courtoise, m'a
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