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LE GRAND ROMAN DE LA PHYSIQUE QUANTIQUE
bienfaisance, le 28 octobre, au profit des Juifs appauvris
d'Europe de l'Est. Organisée par le baron Rothschild à l'hôtel
Savoy, cette manifestation attira presque un millier de participants. Au milieu de ce beau monde élégamment habillé, Einstein endossa volontiers smoking blanc et cravate assortie pour
jouer son rôle dans ce qu'il qualifia de « comédie de
singes 12 » si cela pouvait contribuer à faire s'ouvrir les portefeuilles. George Bernard Shaw était le maître des cérémonies.
S'écartant à l'occasion du scénario préparé à l'avance,
Shaw, alors âgé de soixante-quatorze ans, n'en donna pas
moins une prestation éblouissante. Il commença par se
plaindre qu'il était obligé de parler de «Ptolémée et d'Aristote, de Kepler et de Copernic, de Galilée et de Newton, de la
gravitation et de la relativité, de l'astrophysique moderne et
Dieu sait quoi encore 1 !l ••• ». Ensuite, avec sa verve habituelle,
Shaw résuma le tout en trois phrases : « Ptolémée a créé un
univers qui a duré mille quatre cents ans. Newton, lui aussi, a
créé un univers, qui a duré trois cents ans. Einstein a créé un
univers, et je ne peux pas vous dire combien de temps celuici durera 14 • » Les invités rirent, Einstein plus fort que tout le
monde. Après avoir comparé les réussites de Newton et
d'Einstein, Shaw termina par un toast: «je bois au plus grand
de nos contemporains, Einstein 15 ! »
Il était difficile de passer derrière Shaw, mais Einstein avait
tout autant le sens du spectacle quand l'occasion l'exigeait. Il
exprima sa gratitude envers Shaw pour « les paroles inoubliables que vous avez adressées à mon homonyme mythique qui
me rend la vie si difficile 16 ». Il fit l'éloge des juifs comme des
chrétiens «d'esprit noble, passionnés de justice, qui ont
consacré leur vie à élever la société humaine et à libérer
l'individu de l'oppression dégradante». Sachant qu'il (adressait à un public bien disposé, Einstein poursuivit : « A vous
tous je dis que l'existence et la destinée de notre peuple
dépend moins de facteurs extérieurs que de notre fidélité aux
traditions morales qui nous ont permis de survivre des
milliers d'années malgré les féroces tempêtes qui se sont
déchaînées au-dessus de nos têtes. Au service de la vie, ajouta
Einstein, le sacrifice devient la grâce 17 • » Ces paroles pleines
d'espoir seraient, pour des millions de gens, mises à l'épreuve
LE GRAND ROMAN DE LA PHYSIQUE QUANTIQUE
bienfaisance, le 28 octobre, au profit des Juifs appauvris
d'Europe de l'Est. Organisée par le baron Rothschild à l'hôtel
Savoy, cette manifestation attira presque un millier de participants. Au milieu de ce beau monde élégamment habillé, Einstein endossa volontiers smoking blanc et cravate assortie pour
jouer son rôle dans ce qu'il qualifia de « comédie de
singes 12 » si cela pouvait contribuer à faire s'ouvrir les portefeuilles. George Bernard Shaw était le maître des cérémonies.
S'écartant à l'occasion du scénario préparé à l'avance,
Shaw, alors âgé de soixante-quatorze ans, n'en donna pas
moins une prestation éblouissante. Il commença par se
plaindre qu'il était obligé de parler de «Ptolémée et d'Aristote, de Kepler et de Copernic, de Galilée et de Newton, de la
gravitation et de la relativité, de l'astrophysique moderne et
Dieu sait quoi encore 1 !l ••• ». Ensuite, avec sa verve habituelle,
Shaw résuma le tout en trois phrases : « Ptolémée a créé un
univers qui a duré mille quatre cents ans. Newton, lui aussi, a
créé un univers, qui a duré trois cents ans. Einstein a créé un
univers, et je ne peux pas vous dire combien de temps celuici durera 14 • » Les invités rirent, Einstein plus fort que tout le
monde. Après avoir comparé les réussites de Newton et
d'Einstein, Shaw termina par un toast: «je bois au plus grand
de nos contemporains, Einstein 15 ! »
Il était difficile de passer derrière Shaw, mais Einstein avait
tout autant le sens du spectacle quand l'occasion l'exigeait. Il
exprima sa gratitude envers Shaw pour « les paroles inoubliables que vous avez adressées à mon homonyme mythique qui
me rend la vie si difficile 16 ». Il fit l'éloge des juifs comme des
chrétiens «d'esprit noble, passionnés de justice, qui ont
consacré leur vie à élever la société humaine et à libérer
l'individu de l'oppression dégradante». Sachant qu'il (adressait à un public bien disposé, Einstein poursuivit : « A vous
tous je dis que l'existence et la destinée de notre peuple
dépend moins de facteurs extérieurs que de notre fidélité aux
traditions morales qui nous ont permis de survivre des
milliers d'années malgré les féroces tempêtes qui se sont
déchaînées au-dessus de nos têtes. Au service de la vie, ajouta
Einstein, le sacrifice devient la grâce 17 • » Ces paroles pleines
d'espoir seraient, pour des millions de gens, mises à l'épreuve
