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LE GRAND ROMAN DE lA PHYSIQUE QUANTIQUE
le ferry pour l'île de Helgoland, rocher nu et isolé dans la
mer du Nord. Possession britannique à l'origine, avant qu'elle
soit échangée contre Zanzibar en 1890, l'île se trouvait à
cinquante kilomètres de l'Allemagne et faisait à peine deux
kilomètres carrés. C'est là que Heisenberg espérait trouver le
soulagement dans l'air marin revigorant, dépourvu de pollen.
«En arrivant, j'ai dû faire une sale impression avec ma tête
enflée ; en tout cas, ma logeuse a conclu au premier coup
d'œil que je m'étais battu et a promis de me soigner sije souffrais encore 35 », se rappela Heisenberg à l'âge de soixante-dix
ans. La pension se trouvait au sommet de la face sud de cette
île insolite taillée dans le grès rouge. De son balcon au
deuxième étage, Heisenberg jouissait d'une vue magnifique
sur le village en contrebas, sur la plage et sur la mer sombre
et menaçante au-delà. Les jours suivants, il eut « amplement
l'occasion de réfléchir à la remarque de Bohr disant qu'une
partie de l'infini semble être à la portée de ceux qui regardent de l'autre côté de la mer 36 ». C'est dans cet état d'esprit
méditatif qu'il se détendit en lisant Goethe, en faisant des
promenades quotidiennes autour de la petite station et en
prenant des bains de mer. N'ayant guère de sujets de
distraction, Heisenberg tourna une fois de plus ses pensées
vers les problèmes de la physique atomique. Mais ici, à
Helgoland, il ne ressentait plus l'angoisse qui l'avait récemment tourmenté. Détendu et sans souci, il s'empressa de
jeter par-dessus bord le lest mathématique qu'il avait apporté
de Gôttingen et essaya de résoudre l'énigme de l'intensité des
raies spectrales 37 •
Dans sa quête d'une nouvelle mécanique pour l'univers
quantifié de l'atome, Heisenberg se concentra sur les fréquences
et les intensités relatives des raies produites lorsqu'un électron
saute instantanément d'un niveau d'énergie à un autre. Il
n'avait pas d'autre choix; c'étaient les seules données disponibles sur ce qui se passait à l'intérieur de l'atome. En dépit
des images suscitées par l'évocation de bonds ou sauts quantiques, un électron ne «sautait» pas dans l'espace d'un niveau
d'énergie à l'autre comme un garçonnet sautant d'un mur
sur le trottoir en dessous. Il était simplement à un endroit et,
l'instant suivant, il apparaissait à un autre endroit sans avoir
LE GRAND ROMAN DE lA PHYSIQUE QUANTIQUE
le ferry pour l'île de Helgoland, rocher nu et isolé dans la
mer du Nord. Possession britannique à l'origine, avant qu'elle
soit échangée contre Zanzibar en 1890, l'île se trouvait à
cinquante kilomètres de l'Allemagne et faisait à peine deux
kilomètres carrés. C'est là que Heisenberg espérait trouver le
soulagement dans l'air marin revigorant, dépourvu de pollen.
«En arrivant, j'ai dû faire une sale impression avec ma tête
enflée ; en tout cas, ma logeuse a conclu au premier coup
d'œil que je m'étais battu et a promis de me soigner sije souffrais encore 35 », se rappela Heisenberg à l'âge de soixante-dix
ans. La pension se trouvait au sommet de la face sud de cette
île insolite taillée dans le grès rouge. De son balcon au
deuxième étage, Heisenberg jouissait d'une vue magnifique
sur le village en contrebas, sur la plage et sur la mer sombre
et menaçante au-delà. Les jours suivants, il eut « amplement
l'occasion de réfléchir à la remarque de Bohr disant qu'une
partie de l'infini semble être à la portée de ceux qui regardent de l'autre côté de la mer 36 ». C'est dans cet état d'esprit
méditatif qu'il se détendit en lisant Goethe, en faisant des
promenades quotidiennes autour de la petite station et en
prenant des bains de mer. N'ayant guère de sujets de
distraction, Heisenberg tourna une fois de plus ses pensées
vers les problèmes de la physique atomique. Mais ici, à
Helgoland, il ne ressentait plus l'angoisse qui l'avait récemment tourmenté. Détendu et sans souci, il s'empressa de
jeter par-dessus bord le lest mathématique qu'il avait apporté
de Gôttingen et essaya de résoudre l'énigme de l'intensité des
raies spectrales 37 •
Dans sa quête d'une nouvelle mécanique pour l'univers
quantifié de l'atome, Heisenberg se concentra sur les fréquences
et les intensités relatives des raies produites lorsqu'un électron
saute instantanément d'un niveau d'énergie à un autre. Il
n'avait pas d'autre choix; c'étaient les seules données disponibles sur ce qui se passait à l'intérieur de l'atome. En dépit
des images suscitées par l'évocation de bonds ou sauts quantiques, un électron ne «sautait» pas dans l'espace d'un niveau
d'énergie à l'autre comme un garçonnet sautant d'un mur
sur le trottoir en dessous. Il était simplement à un endroit et,
l'instant suivant, il apparaissait à un autre endroit sans avoir
