LORSQUE EINSTEIN RENCONTRA BOHR
171
Einstein n'assista pas aux conférences de Bohr à Gôttingen,
car il craignait pour sa vie après l'assassinat du ministre des
Affaires étrangères allemand, qui était juif. Walther Rathenau,
un industriel de premier plan, était en poste depuis quelques
mois seulement lorsqu'il fut abattu en plein jour le 24juin
1922, devenant ainsi la trois cent cinquante-quatrième victime
d'un assassinat politique de la droite depuis la fin de la
guerre. Einstein était de ceux qui avaient tenté de dissuader
Rathenau de ne pas prendre un poste aussi en vue dans le
gouvernement. Quand il le fit, la presse de droite ~arla
d'« une provocation absolument inouïe de la population 6 ».
« Ici, nous sommes quotidiennement sur les nerfs depuis
l'ignoble assassinat de Rathenau, écrivit Einstein à Maurice
Solovine.Je suis toujours sur mes gardes ;j'ai cessé mes cours
et suis officiellement absent, bien que je sois en réalité ici tout
le temps 77 • >> Averti par des sources dignes de foi qu'il était
une cible de choix pour un assassinat, Einstein confia à Marie
Curie qu'il songeait à abandonner son poste à l'Académie
prussienne pour trouver un endroit tranquille où s'installer
en simple citoyen 78 • Car l'homme qui, dans sa jeunesse, détestait l'autorité, était devenu une figure d'autorité. Il n'était
plus un simple physicien, mais le porte-parole de la science
allemande, un représentant de la République de Weimar et
de l'identité juive.
Malgré ce tumulte, Einstein lut les articles publiés par
Bohr, y compris « La structure des atomes et les propriétés
physiques et chimiques des éléments >> qui parut dans le Zeitschrift Jür Physik en mars 1922. Presque un demi-siècle plus
tard, il se rappela que les « couches d'électrons des atomes
[de Bohr] et leur signification pour la chimie furent pour
moi comme un miracle - et le sont encore aujourd'hui 79 ».
C'était, poursuivait Einstein, «la forme de musicalité la plus
haute dans la sphère de la pensée». Ce que Bohr avait
accompli relevait effectivement autant de l'art que de la
science. En se servant de preuves rassemblées à partir d'une
variété de sources différentes tels que les spectres atomiques
et la chimie, Bohr avait construit un atome après l'autre,
couche par couche, comme autant de pelures d'oignon,
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Einstein n'assista pas aux conférences de Bohr à Gôttingen,
car il craignait pour sa vie après l'assassinat du ministre des
Affaires étrangères allemand, qui était juif. Walther Rathenau,
un industriel de premier plan, était en poste depuis quelques
mois seulement lorsqu'il fut abattu en plein jour le 24juin
1922, devenant ainsi la trois cent cinquante-quatrième victime
d'un assassinat politique de la droite depuis la fin de la
guerre. Einstein était de ceux qui avaient tenté de dissuader
Rathenau de ne pas prendre un poste aussi en vue dans le
gouvernement. Quand il le fit, la presse de droite ~arla
d'« une provocation absolument inouïe de la population 6 ».
« Ici, nous sommes quotidiennement sur les nerfs depuis
l'ignoble assassinat de Rathenau, écrivit Einstein à Maurice
Solovine.Je suis toujours sur mes gardes ;j'ai cessé mes cours
et suis officiellement absent, bien que je sois en réalité ici tout
le temps 77 • >> Averti par des sources dignes de foi qu'il était
une cible de choix pour un assassinat, Einstein confia à Marie
Curie qu'il songeait à abandonner son poste à l'Académie
prussienne pour trouver un endroit tranquille où s'installer
en simple citoyen 78 • Car l'homme qui, dans sa jeunesse, détestait l'autorité, était devenu une figure d'autorité. Il n'était
plus un simple physicien, mais le porte-parole de la science
allemande, un représentant de la République de Weimar et
de l'identité juive.
Malgré ce tumulte, Einstein lut les articles publiés par
Bohr, y compris « La structure des atomes et les propriétés
physiques et chimiques des éléments >> qui parut dans le Zeitschrift Jür Physik en mars 1922. Presque un demi-siècle plus
tard, il se rappela que les « couches d'électrons des atomes
[de Bohr] et leur signification pour la chimie furent pour
moi comme un miracle - et le sont encore aujourd'hui 79 ».
C'était, poursuivait Einstein, «la forme de musicalité la plus
haute dans la sphère de la pensée». Ce que Bohr avait
accompli relevait effectivement autant de l'art que de la
science. En se servant de preuves rassemblées à partir d'une
variété de sources différentes tels que les spectres atomiques
et la chimie, Bohr avait construit un atome après l'autre,
couche par couche, comme autant de pelures d'oignon,
