LORSQUE EINSTEIN RENCONTRA BOHR
153
Lorsque Einstein les rencontra à leur descente du train, il
devina l'objet de leur visite, ~ais pas les détails de la proposition qu'ils allaient lui faire. Elu tout récemment membre de
la prestigieuse Académie des sciences prussienne, il se voyait
offrir l'un des deux seuls postes rémunérés par un salaire.
C'était déjà un grand honneur, mais les deux émissaires de la
science allemande lui proposaient en plus une affectation
exceptionnelle de professeur-chercheur sans obligation d'enseignement, et la direction du Kaiser-Wilhelm-Institut de physique
théorique une fois qu'il serait créé.
Il avait besoin de temps pour méditer sur l'offre sans précédent de trois emplois au lieu d'un. Planck et Nernst s'octroyèrent un courte excursion touristique en train pendant
qu'Einstein réfléchissait. Il les informa qu'ils sauraient sa
réponse lorsqu'il les accueillerait à leur retour en gare de
Zurich: s'il arborait une rose rouge, il irait à Berlin; si elle
était blanche, il resterait à Zurich. Dès qu'ils descendirent du
train, Planck et Nernst comprirent qu'ils avaient gagné en
voyant Einstein sur le quai, une rose rouge à la main.
Une partie de l'attraction que Berlin exerçait sur lui était
qu'il serait enfin libre «de [s] 'adonner pleinement à la
rumination 7 » sans aucune obligation d'enseignement. Mais
cette liberté s'accompagnait de l'obligation d'avoir à produire
le genre de physique qui avait fait de lui le savant le plus
demandé au monde. « Les Berlinois spéculent sur moi
comme si j'étais une poule pondeuse de concours, dit-il à un
collègue après son dîner d'adieux, mais je ne sais pas si je
peux encore pondre des œufs 8 • »Après avoir fêté son trentecinquième anniversaire à Zurich, Einstein s'installa à Berlin
fin mars 1914. Quelles qu'aient pu être les réserves qu'il avait
nourries à l'encontre d'un retour en Allemagne, il ne tarda
pas à s'enthousiasmer: «La stimulation intellectuelle est à
foison ici, il y en a carrément trop 9 • » Planck, Nernst, Heinrich Rubens et les autres étaient tous à sa portée, mais il avait
une autre raison de trouver excitant l'« odieux 10 » Berlin : sa
cousine Elsa Lôwenthal.
Deux ans plus tôt, en mars 1912, Einstein avait commencé
une liaison avec cette divorcée de trente-six ans, qui avait
deux petites filles, Ilse, treize ans, et Margot, onze ans. «Je
153
Lorsque Einstein les rencontra à leur descente du train, il
devina l'objet de leur visite, ~ais pas les détails de la proposition qu'ils allaient lui faire. Elu tout récemment membre de
la prestigieuse Académie des sciences prussienne, il se voyait
offrir l'un des deux seuls postes rémunérés par un salaire.
C'était déjà un grand honneur, mais les deux émissaires de la
science allemande lui proposaient en plus une affectation
exceptionnelle de professeur-chercheur sans obligation d'enseignement, et la direction du Kaiser-Wilhelm-Institut de physique
théorique une fois qu'il serait créé.
Il avait besoin de temps pour méditer sur l'offre sans précédent de trois emplois au lieu d'un. Planck et Nernst s'octroyèrent un courte excursion touristique en train pendant
qu'Einstein réfléchissait. Il les informa qu'ils sauraient sa
réponse lorsqu'il les accueillerait à leur retour en gare de
Zurich: s'il arborait une rose rouge, il irait à Berlin; si elle
était blanche, il resterait à Zurich. Dès qu'ils descendirent du
train, Planck et Nernst comprirent qu'ils avaient gagné en
voyant Einstein sur le quai, une rose rouge à la main.
Une partie de l'attraction que Berlin exerçait sur lui était
qu'il serait enfin libre «de [s] 'adonner pleinement à la
rumination 7 » sans aucune obligation d'enseignement. Mais
cette liberté s'accompagnait de l'obligation d'avoir à produire
le genre de physique qui avait fait de lui le savant le plus
demandé au monde. « Les Berlinois spéculent sur moi
comme si j'étais une poule pondeuse de concours, dit-il à un
collègue après son dîner d'adieux, mais je ne sais pas si je
peux encore pondre des œufs 8 • »Après avoir fêté son trentecinquième anniversaire à Zurich, Einstein s'installa à Berlin
fin mars 1914. Quelles qu'aient pu être les réserves qu'il avait
nourries à l'encontre d'un retour en Allemagne, il ne tarda
pas à s'enthousiasmer: «La stimulation intellectuelle est à
foison ici, il y en a carrément trop 9 • » Planck, Nernst, Heinrich Rubens et les autres étaient tous à sa portée, mais il avait
une autre raison de trouver excitant l'« odieux 10 » Berlin : sa
cousine Elsa Lôwenthal.
Deux ans plus tôt, en mars 1912, Einstein avait commencé
une liaison avec cette divorcée de trente-six ans, qui avait
deux petites filles, Ilse, treize ans, et Margot, onze ans. «Je
