LE DANOIS EN OR
111
pendant l'été 1910. Professeur à l'université de Tokyo,
Nagaoka avait rendu visite à Rutherford dans le cadre d'une
tournée des laboratoires de physique européens. Moins de
deux semaines après la lettre de Bragg, Rutherford en reçut
une de Nagaoka, dans laquelle il exprimait sa gratitude « pour
la grande bonté qu' [il lui avait] témoignée à Manchester 1 » et
soulignait qu'en 1904 il avait proposé un modèle «saturnien»
de l'atome. Il consistait en un centre lourd et volumineux,
comme le globe de Saturne, entouré d'anneaux d'électrons
en rotation 52 •
«Vous remarquerez que la structure que suppose mon
atome est quelque peu similaire à celle que vous aviez suggérée
dans votre article d'il y a quelques années », reconnut Rutherford dans sa réponse. Bien que similaires à certains égards, les
deux modèles montraient des différences significatives. Dans
la version de Nagaoka, le corps central était lourd, de charge
positive, et occupait la plus grande partie d'un atome plat
comme une crêpe. Dans le modèle sphérique de Rutherford,
en revanche, un noyau électropositif incroyablement minuscule concentrait presque toute la masse, l'atome lui-même
étant pratiquement vide. Or ces deux modèles souffraient de
défauts rédhibitoires et peu de physiciens les prirent sérieusement en considération.
Un atome avec des électrons stationnaires autour d'un
noyau positif serait instable, car les électrons, avec leur charge
négative, seraient irrésistiblement attirés par lui. S'ils gravitaient autour du noyau, comme les planètes autour du Soleil,
l'atome s'effondrerait quand même. Newton avait démontré
depuis longtemps que tout objet se mouvant en cercle subit
une accélération. D'après la théorie de l'électromagnétisme
de Maxwell, s'il s'agit d'une particule chargée, comme un
électron, elle perd alors sans discontinuer de l'énergie sous
forme de rayonnement électromagnétique. Un électron gravitant autour du noyau s'écraserait en un millième de milliardième de seconde sur lui au terme d'une trajectoire en
spirale. L'atome de Rutherford était condamné: l'existence
même du monde matériel était une preuve écrasante de son
échec.
111
pendant l'été 1910. Professeur à l'université de Tokyo,
Nagaoka avait rendu visite à Rutherford dans le cadre d'une
tournée des laboratoires de physique européens. Moins de
deux semaines après la lettre de Bragg, Rutherford en reçut
une de Nagaoka, dans laquelle il exprimait sa gratitude « pour
la grande bonté qu' [il lui avait] témoignée à Manchester 1 » et
soulignait qu'en 1904 il avait proposé un modèle «saturnien»
de l'atome. Il consistait en un centre lourd et volumineux,
comme le globe de Saturne, entouré d'anneaux d'électrons
en rotation 52 •
«Vous remarquerez que la structure que suppose mon
atome est quelque peu similaire à celle que vous aviez suggérée
dans votre article d'il y a quelques années », reconnut Rutherford dans sa réponse. Bien que similaires à certains égards, les
deux modèles montraient des différences significatives. Dans
la version de Nagaoka, le corps central était lourd, de charge
positive, et occupait la plus grande partie d'un atome plat
comme une crêpe. Dans le modèle sphérique de Rutherford,
en revanche, un noyau électropositif incroyablement minuscule concentrait presque toute la masse, l'atome lui-même
étant pratiquement vide. Or ces deux modèles souffraient de
défauts rédhibitoires et peu de physiciens les prirent sérieusement en considération.
Un atome avec des électrons stationnaires autour d'un
noyau positif serait instable, car les électrons, avec leur charge
négative, seraient irrésistiblement attirés par lui. S'ils gravitaient autour du noyau, comme les planètes autour du Soleil,
l'atome s'effondrerait quand même. Newton avait démontré
depuis longtemps que tout objet se mouvant en cercle subit
une accélération. D'après la théorie de l'électromagnétisme
de Maxwell, s'il s'agit d'une particule chargée, comme un
électron, elle perd alors sans discontinuer de l'énergie sous
forme de rayonnement électromagnétique. Un électron gravitant autour du noyau s'écraserait en un millième de milliardième de seconde sur lui au terme d'une trajectoire en
spirale. L'atome de Rutherford était condamné: l'existence
même du monde matériel était une preuve écrasante de son
échec.
