Une morale à l’épreuve
Bien que peu de hackers du AI Lab l’aient lue, cette lettre
illustre néanmoins le changement d’attitude qui s’est opéré à
l’égard des logiciels, tant de la part des compagnies qui les vendent
que de celle des développeurs commerciaux. Pourquoi traiter le logiciel comme un produit sans valeur alors que le marché en a décidé
autrement ?
Au tournant des années 1980, la vente de programmes ne
constituait plus seulement un moyen d’amortir les coûts : c’était
devenu un enjeu politique. À l’heure où l’administration Reagan
s’empressait de démanteler nombre de règlements fédéraux et suspendait les projets publics échafaudés durant le demi-siècle qui
avait fait suite à la Grande Dépression, plus d’un programmeur
considérait l’éthique des hackers comme anti-compétitive et, par
extension, anti-patriotique. Au mieux, c’était un retour aux attitudes anti-corporatistes de la fin des années 1960 et du début
des années 1970. Tel un banquier de Wall Street découvrant un
de ses vieux T-shirts hippies caché entre ses chemises Cardin et
ses costumes trois-pièces, nombre d’informaticiens ne regardaient
plus l’éthique des hackers que comme le rappel embarrassant d’une
époque idéaliste.
Pour un homme qui avait vécu toutes les années 1960 tourné
vers les années 1950, Stallman n’avait que faire de vivre en décalage par rapport à ses pairs. Cependant, programmeur habitué
à travailler avec les meilleures machines et les meilleurs logiciels,
il se retrouvait face à ce qu’il ne pouvait qu’appeler un « choix
moral cornélien » : soit il ravalait ses objections contre les logiciels « propriétaires » — terme alors employé par Stallman et ses
pairs pour qualifier les programmes dont les termes de copyright
ou de licence en restreignent la copie ou la modification — soit il
consacrait son existence à l’élaboration d’un autre système libre
de logiciels.
Après deux années de lutte contre Symbolics, Stallman avait
suffisamment gagné en confiance pour choisir la seconde solution.
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