95
La fabrique des surhommes :
corps entraîné, corps dopé, corps augmenté
d’envisager le corps comme
un destin, le corps comme un
espoir. C’est véritablement
incroyable, alors que pendant
des siècles nous avons considéré que nous étions périssables par le corps. Mais il
faut rappeler que dans la
deuxième moitié du XX
e siècle,
nous avons perdu ce que l’on
appelle les grandes transcendances, c’est-à-dire ces
grandes idéologies politiques
et religieuses qui conduisaient
autrefois les individus, qui les
fédéraient en communautés
et qui surtout leur donnaient la
perspective d’un « ailleurs » –
une vie meilleure après dans
la religion chrétienne, une vie
meilleure après dans la représentation politique communiste par exemple. Au-delà
de la vie d’aujourd’hui, une
vie meilleure se profi lait
toujours. Ces grandes idéologies se sont effondrées et,
avec cet effondrement, ont
émergé un matérialisme et
un individualisme croissants.
Ils se conjuguent aujourd’hui
pour nous convaincre que
c’est dans notre corps et dans
notre santé, c’est-à-dire ici et
maintenant, dans un quotidien
et un avenir terrestres, qu’il
nous faut investir. Le corps
est notre « capital » parce que
nous sommes dans une sorte
de perte de sens au sein de
laquelle l’investissement dans
la « forme », dans la santé,
dans le bien-être immédiat
est devenu un enjeu majeur.
Un slogan récent de la lutte
contre l’alcoolisme disait :
« Votre corps se souvient de
tout ». La mémoire était ainsi
attribuée au corps, voilà qu’il
était un capital sur lequel il
fallait investir et ne pas décevoir, avec ce relent de culpabilité évoqué plus haut…
4.3.3. Le corps technicisé du
champion sportif et notre corps
Le corps technicisé du champion sportif est un exemple qui
pose une question fondamentale : sommes-nous tous déjà
hybridés à la technique, par
l’usage courant voire addictif
de tous ces objets techniques
qui nous environnent et font
notre
quotidien
(voiture,
oreillettes,
ordinateur…),
ou le seront-nous demain ?
Sommes-nous tous appelés à
le devenir (implants, patchs,
puces électroniques, exosquelettes) ?
Quel est et quel sera à l’avenir,
le statut de l’exosquelette, de la
prothèse dans la performance
sportive, dans la performance
corporelle ? Le corps handicapé de demain sera-t-il celui
qui n’aura pas ces prothèses,
ces augmentations ? Comment
penser les performances
avec exosquelettes quand
elles dépasseront celles des
sportifs « valides » ? Dopage,
pas dopage ? Handicap ou
« avantage » ? Quelles sont
les formes futures de la
performance humaine ? Dans
l’exemple des combinaisons
de natation en polyuréthane
en 2009 (voir les Chapitres
de D. Masseglia, F. Roland et
J.-F. Toussaint), il y a eu tout
un débat, une polémique qui
illustrait cette fusion consubstantielle du corps sportif avec
la technique (Figure 25).
Il est erroné de croire qu’il y a
d’un côté un sport « naturel »
et de l’autre un sport « artifi ciel ». Le sport est artifi ce
depuis son origine : les stades,
les piscines, les chaussures,
Figure 25
Combinaison de natation ou
l’homme à peau de requin : fusion
consubstantielle du corps avec
l’artifi ce technique.
La fabrique des surhommes :
corps entraîné, corps dopé, corps augmenté
d’envisager le corps comme
un destin, le corps comme un
espoir. C’est véritablement
incroyable, alors que pendant
des siècles nous avons considéré que nous étions périssables par le corps. Mais il
faut rappeler que dans la
deuxième moitié du XX
e siècle,
nous avons perdu ce que l’on
appelle les grandes transcendances, c’est-à-dire ces
grandes idéologies politiques
et religieuses qui conduisaient
autrefois les individus, qui les
fédéraient en communautés
et qui surtout leur donnaient la
perspective d’un « ailleurs » –
une vie meilleure après dans
la religion chrétienne, une vie
meilleure après dans la représentation politique communiste par exemple. Au-delà
de la vie d’aujourd’hui, une
vie meilleure se profi lait
toujours. Ces grandes idéologies se sont effondrées et,
avec cet effondrement, ont
émergé un matérialisme et
un individualisme croissants.
Ils se conjuguent aujourd’hui
pour nous convaincre que
c’est dans notre corps et dans
notre santé, c’est-à-dire ici et
maintenant, dans un quotidien
et un avenir terrestres, qu’il
nous faut investir. Le corps
est notre « capital » parce que
nous sommes dans une sorte
de perte de sens au sein de
laquelle l’investissement dans
la « forme », dans la santé,
dans le bien-être immédiat
est devenu un enjeu majeur.
Un slogan récent de la lutte
contre l’alcoolisme disait :
« Votre corps se souvient de
tout ». La mémoire était ainsi
attribuée au corps, voilà qu’il
était un capital sur lequel il
fallait investir et ne pas décevoir, avec ce relent de culpabilité évoqué plus haut…
4.3.3. Le corps technicisé du
champion sportif et notre corps
Le corps technicisé du champion sportif est un exemple qui
pose une question fondamentale : sommes-nous tous déjà
hybridés à la technique, par
l’usage courant voire addictif
de tous ces objets techniques
qui nous environnent et font
notre
quotidien
(voiture,
oreillettes,
ordinateur…),
ou le seront-nous demain ?
Sommes-nous tous appelés à
le devenir (implants, patchs,
puces électroniques, exosquelettes) ?
Quel est et quel sera à l’avenir,
le statut de l’exosquelette, de la
prothèse dans la performance
sportive, dans la performance
corporelle ? Le corps handicapé de demain sera-t-il celui
qui n’aura pas ces prothèses,
ces augmentations ? Comment
penser les performances
avec exosquelettes quand
elles dépasseront celles des
sportifs « valides » ? Dopage,
pas dopage ? Handicap ou
« avantage » ? Quelles sont
les formes futures de la
performance humaine ? Dans
l’exemple des combinaisons
de natation en polyuréthane
en 2009 (voir les Chapitres
de D. Masseglia, F. Roland et
J.-F. Toussaint), il y a eu tout
un débat, une polémique qui
illustrait cette fusion consubstantielle du corps sportif avec
la technique (Figure 25).
Il est erroné de croire qu’il y a
d’un côté un sport « naturel »
et de l’autre un sport « artifi ciel ». Le sport est artifi ce
depuis son origine : les stades,
les piscines, les chaussures,
Figure 25
Combinaison de natation ou
l’homme à peau de requin : fusion
consubstantielle du corps avec
l’artifi ce technique.
