– Oui, je vais me coucher ; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de
Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans ordre,
et je ne vous le dirai pas une seconde fois.
Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons
où elle espérait rencontrer monsieur de Montriveau. Contrairement à ses
habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard ; elle ne dansait plus,
elle jouait. Tentatives inutiles ! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui
elle n’osait plus prononcer le nom. Cependant un soir, dans un moment de
désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec autant d’insouciance qu’il
lui fut possible d’en affecter : – Vous êtes donc brouillée avec monsieur de
Montriveau ? je ne le vois plus chez vous.
– Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse en riant. D’ailleurs,
on ne l’aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.
– Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de
Ronquerolles était un de ses amis…
– Je n’ai jamais entendu dire à mon frère qu’il le connût.
Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut pouvoir
alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps
amère, et reprit la parole.
– Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J’en ai ouï dire des choses
monstrueuses : blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien ; aimezle, il vous met à la chaîne. À tout ce que je disais de lui, l’un de ceux qui
le portent aux nues me répondait toujours par un mot : Il sait aimer ! On
ne cesse de me répéter : Montriveau quittera tout pour son ami, c’est une
âme immense. Ah, bah ! la société ne demande pas des âmes si grandes. Les
hommes de ce caractère sont très bien chez eux, qu’ils y restent, et qu’ils
nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu’en dites-vous, Antoinette ?
Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit
néanmoins avec un naturel qui trompa son amie : Je suis fâchée de ne plus
le voir, je prenais à lui beaucoup d’intérêt, et lui vouais une sincère amitié.
Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j’aime les grandes âmes. Se
donner à un sot, n’est-ce pas avouer clairement que l’on n’a que des sens ?
Madame de Sérizy n’avait jamais distingué que des gens vulgaires, et se
trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marquis d’Aiglemont.
La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais
voyant une espérance dans la retraite absolue d’Armand, elle lui écrivit
aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à elle, s’il aimait
encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, et,
quand il fut de retour, elle lui demanda s’il l’avait remise à Montriveau luimême ; puis, sur son affirmation, elle ne put retenir un mouvement de joie.
Armand était à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le monde !
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Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrer chez moi sans ordre,
et je ne vous le dirai pas une seconde fois.
Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons
où elle espérait rencontrer monsieur de Montriveau. Contrairement à ses
habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard ; elle ne dansait plus,
elle jouait. Tentatives inutiles ! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui
elle n’osait plus prononcer le nom. Cependant un soir, dans un moment de
désespérance, elle dit à madame de Sérizy, avec autant d’insouciance qu’il
lui fut possible d’en affecter : – Vous êtes donc brouillée avec monsieur de
Montriveau ? je ne le vois plus chez vous.
– Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse en riant. D’ailleurs,
on ne l’aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.
– Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de
Ronquerolles était un de ses amis…
– Je n’ai jamais entendu dire à mon frère qu’il le connût.
Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut pouvoir
alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps
amère, et reprit la parole.
– Vous le regrettez donc, ce triste personnage. J’en ai ouï dire des choses
monstrueuses : blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien ; aimezle, il vous met à la chaîne. À tout ce que je disais de lui, l’un de ceux qui
le portent aux nues me répondait toujours par un mot : Il sait aimer ! On
ne cesse de me répéter : Montriveau quittera tout pour son ami, c’est une
âme immense. Ah, bah ! la société ne demande pas des âmes si grandes. Les
hommes de ce caractère sont très bien chez eux, qu’ils y restent, et qu’ils
nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu’en dites-vous, Antoinette ?
Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée, mais elle dit
néanmoins avec un naturel qui trompa son amie : Je suis fâchée de ne plus
le voir, je prenais à lui beaucoup d’intérêt, et lui vouais une sincère amitié.
Dussiez-vous me trouver ridicule, chère amie, j’aime les grandes âmes. Se
donner à un sot, n’est-ce pas avouer clairement que l’on n’a que des sens ?
Madame de Sérizy n’avait jamais distingué que des gens vulgaires, et se
trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le marquis d’Aiglemont.
La comtesse abrégea sa visite, croyez-le. Puis madame de Langeais
voyant une espérance dans la retraite absolue d’Armand, elle lui écrivit
aussitôt une lettre humble et douce qui devait le ramener à elle, s’il aimait
encore. Elle fit porter le lendemain sa lettre par son valet de chambre, et,
quand il fut de retour, elle lui demanda s’il l’avait remise à Montriveau luimême ; puis, sur son affirmation, elle ne put retenir un mouvement de joie.
Armand était à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le monde !
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