Elle était donc aimée. Pendant toute la journée elle attendit une réponse,
et la réponse ne vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna
l’impatience, Antoinette se justifia ce retard : Armand était embarrassé, la
réponse viendrait par la poste ; mais, le soir, elle ne pouvait plus s’abuser.
Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations qui
écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya chez
Armand chercher une réponse.
– Monsieur le marquis a fait dire qu’il viendrait chez madame la
duchesse, répondit Julien.
Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber sur
son canapé pour y dévorer ses premières émotions.
– Il va venir ! Cette pensée lui déchira l’âme. Malheur, en effet, aux
êtres pour lesquels l’attente n’est pas la plus horrible des tempêtes et
la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n’ont point en eux cette
flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en nous
attachant autant à l’essence pure des objets qu’à leur réalité. En amour,
attendre n’est-ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer
au fléau terrible de la passion, heureuse sans les désenchantements de
la vérité ! Émanation constante de force et de désirs, l’attente ne seraitelle pas à l’âme humaine ce que sont à certaines fleurs leurs exhalations
parfumées ? Nous avons bientôt laissé les éclatantes et stériles couleurs du
choréopsis ou des tulipes, et nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses
pensées de l’oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont
involontairement comparées à de jeunes fiancées pleines d’amour, belles de
leur passé, belles de leur avenir.
La duchesse s’instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant avec
une sorte d’ivresse ces flagellations de l’amour ; puis, en changeant de
sentiments, elle trouva d’autres destinations et un meilleur sens aux choses
de la vie. En se précipitant dans son cabinet de toilette, elle comprit ce que
sont les recherches de la parure, les soins corporels les plus minutieux, quand
ils sont commandés par l’amour et non par la vanité ; déjà, ces apprêts lui
aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba dans
les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de cette horrible
puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n’est peut-être
qu’une maladie dont on aime les souffrances. La duchesse était prête à deux
heures de l’après-midi ; monsieur de Montriveau n’était pas encore arrivé
à onze heures et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme,
qui pouvait passer pour l’enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir
dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée ; vouloir
peser la force exhalée par l’âme au bruit d’une sonnette, ou estimer ce
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et la réponse ne vint pas. Au milieu des crises renaissantes que lui donna
l’impatience, Antoinette se justifia ce retard : Armand était embarrassé, la
réponse viendrait par la poste ; mais, le soir, elle ne pouvait plus s’abuser.
Journée affreuse, mêlée de souffrances qui plaisent, de palpitations qui
écrasent, excès de cœur qui usent la vie. Le lendemain elle envoya chez
Armand chercher une réponse.
– Monsieur le marquis a fait dire qu’il viendrait chez madame la
duchesse, répondit Julien.
Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle alla tomber sur
son canapé pour y dévorer ses premières émotions.
– Il va venir ! Cette pensée lui déchira l’âme. Malheur, en effet, aux
êtres pour lesquels l’attente n’est pas la plus horrible des tempêtes et
la fécondation des plus doux plaisirs, ceux-là n’ont point en eux cette
flamme qui réveille les images des choses, et double la nature en nous
attachant autant à l’essence pure des objets qu’à leur réalité. En amour,
attendre n’est-ce pas incessamment épuiser une espérance certaine, se livrer
au fléau terrible de la passion, heureuse sans les désenchantements de
la vérité ! Émanation constante de force et de désirs, l’attente ne seraitelle pas à l’âme humaine ce que sont à certaines fleurs leurs exhalations
parfumées ? Nous avons bientôt laissé les éclatantes et stériles couleurs du
choréopsis ou des tulipes, et nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses
pensées de l’oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries ont
involontairement comparées à de jeunes fiancées pleines d’amour, belles de
leur passé, belles de leur avenir.
La duchesse s’instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sentant avec
une sorte d’ivresse ces flagellations de l’amour ; puis, en changeant de
sentiments, elle trouva d’autres destinations et un meilleur sens aux choses
de la vie. En se précipitant dans son cabinet de toilette, elle comprit ce que
sont les recherches de la parure, les soins corporels les plus minutieux, quand
ils sont commandés par l’amour et non par la vanité ; déjà, ces apprêts lui
aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toilette finie, elle retomba dans
les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de cette horrible
puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n’est peut-être
qu’une maladie dont on aime les souffrances. La duchesse était prête à deux
heures de l’après-midi ; monsieur de Montriveau n’était pas encore arrivé
à onze heures et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme,
qui pouvait passer pour l’enfant gâté de la civilisation, ce serait vouloir
dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée ; vouloir
peser la force exhalée par l’âme au bruit d’une sonnette, ou estimer ce
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