écrites ou verbales, faites sur les sentiments, peuvent donc être résumées
par ces deux questions : Est-ce une passion ? Est-ce l’amour ? L’amour
n’existant pas sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la
duchesse était donc sous le joug d’une passion ; aussi en éprouva-t-elle les
dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants désirs, enfin
tout ce qu’exprime le mot passion : elle souffrit. Au milieu des troubles
de son âme, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par
son amour-propre, par son orgueil ou par sa fierté : toutes ces variétés de
l’égoïsme se tiennent. Elle avait dit à un homme : Je t’aime, je suis à toi ! La
duchesse de Langeais pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles ?
Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude
de son lit voluptueux où la volupté n’avait pas encore mis ses pieds chauds,
elle s’y roulait, s’y tordait en se répétant : – Je veux être aimée ! Et la foi
qu’elle avait encore en elle lui donnait l’espoir de réussir. La duchesse était
piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la femme vraie entrevoyait le
bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se
plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait
presque aux sensations de l’amour ; car, dans le doute d’être aimée qui la
poignait, elle se trouvait heureuse de se dire à elle-même : – Je l’aime ! Le
monde et Dieu, elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était
maintenant sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de
stupeur morale mêlé d’agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer.
Elle déchira autant de lettres qu’elle en écrivit, et fit mille suppositions
impossibles. À l’heure où Montriveau venait jadis, elle voulut croire qu’il
arriverait, et prit plaisir à l’attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens
de l’ouïe. Elle fermait parfois les yeux et s’efforçait d’écouter à travers les
espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir d’anéantir tout obstacle entre elle et
son amant afin d’obtenir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à
d’énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui
furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu’elle arrêta.
Minuit sonna dans le salon.
– Mon Dieu ! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et cependant
il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait ce boudoir. Et
maintenant, rien !
En se souvenant des scènes de coquetterie qu’elle avait jouées, et qui
le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux pendant
longtemps.
– Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être pas
qu’il est deux heures du matin, j’ai cru que madame était indisposée.
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par ces deux questions : Est-ce une passion ? Est-ce l’amour ? L’amour
n’existant pas sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la
duchesse était donc sous le joug d’une passion ; aussi en éprouva-t-elle les
dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants désirs, enfin
tout ce qu’exprime le mot passion : elle souffrit. Au milieu des troubles
de son âme, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par
son amour-propre, par son orgueil ou par sa fierté : toutes ces variétés de
l’égoïsme se tiennent. Elle avait dit à un homme : Je t’aime, je suis à toi ! La
duchesse de Langeais pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles ?
Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude
de son lit voluptueux où la volupté n’avait pas encore mis ses pieds chauds,
elle s’y roulait, s’y tordait en se répétant : – Je veux être aimée ! Et la foi
qu’elle avait encore en elle lui donnait l’espoir de réussir. La duchesse était
piquée, la vaniteuse Parisienne était humiliée, la femme vraie entrevoyait le
bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se
plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait
presque aux sensations de l’amour ; car, dans le doute d’être aimée qui la
poignait, elle se trouvait heureuse de se dire à elle-même : – Je l’aime ! Le
monde et Dieu, elle avait envie de les fouler à ses pieds. Montriveau était
maintenant sa religion. Elle passa la journée du lendemain dans un état de
stupeur morale mêlé d’agitations corporelles que rien ne pourrait exprimer.
Elle déchira autant de lettres qu’elle en écrivit, et fit mille suppositions
impossibles. À l’heure où Montriveau venait jadis, elle voulut croire qu’il
arriverait, et prit plaisir à l’attendre. Sa vie se concentra dans le seul sens
de l’ouïe. Elle fermait parfois les yeux et s’efforçait d’écouter à travers les
espaces. Puis elle souhaitait le pouvoir d’anéantir tout obstacle entre elle et
son amant afin d’obtenir ce silence absolu qui permet de percevoir le bruit à
d’énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule lui
furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu’elle arrêta.
Minuit sonna dans le salon.
– Mon Dieu ! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. Et cependant
il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait ce boudoir. Et
maintenant, rien !
En se souvenant des scènes de coquetterie qu’elle avait jouées, et qui
le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux pendant
longtemps.
– Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être pas
qu’il est deux heures du matin, j’ai cru que madame était indisposée.
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