Londres me troublera jusque dans mon sommeil. Adieu donc, chère. Adieu,
monsieur le marquis.
Elle traversa les salons, où elle fut arrêtée par des complimenteurs
qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s’en trouvant la reine,
elle si humiliée, si petite. D’ailleurs, qu’étaient les hommes devant celui
qu’elle aimait véritablement et dont le caractère avait repris les proportions
gigantesques momentanément amoindries par elle, mais qu’alors elle
grandissait peut-être outre mesure ? Elle ne put s’empêcher de regarder celui
de ses gens qui l’avait accompagnée, et le vit tout endormi.
– Vous n’êtes pas sorti d’ici ! lui demanda-t-elle.
– Non, madame.
En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement son cocher dans
un état d’ivresse dont elle se fût effrayée en toute autre circonstance ; mais
les grandes secousses de la vie ôtent à la crainte ses aliments vulgaires.
D’ailleurs elle arriva sans accident chez elle ; mais elle s’y trouva changée
et en proie à des sentiments tout nouveaux. Pour elle il n’y avait plus qu’un
homme dans le monde, c’est-à-dire que pour lui seul elle désirait désormais
avoir quelque valeur. Si les physiologistes peuvent promptement définir
l’amour en s’en tenant aux lois de la nature, les moralistes sont bien plus
embarrassés de l’expliquer quand ils veulent le considérer dans tous les
développements que lui a donnés la société. Néanmoins il existe, malgré les
hérésies des mille sectes qui divisent l’église amoureuse, une ligne droite et
tranchée qui partage nettement leurs doctrines, une ligne que les discussions
ne courberont jamais, et dont l’inflexible application explique la crise dans
laquelle, comme presque toutes les femmes, la duchesse de Langeais était
plongée. Elle n’aimait pas encore, elle avait une passion.
L’amour et la passion sont deux différents états de l’âme que poètes et
gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L’amour
comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances que rien
n’altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop complète adhérence
entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie. La possession est alors un
moyen et non un but ; une infidélité fait souffrir, mais ne détache pas ; l’âme
n’est ni plus ou moins ardente ou troublée, elle est incessamment heureuse ;
enfin le désir étendu par un souffle divin d’un bout à l’autre sur l’immensité
du temps nous le teint d’une même couleur : la vie est bleue comme l’est un
ciel pur. La passion est le pressentiment de l’amour et de son infini auquel
aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir qui peut-être
sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et transition ; la passion
cesse quand l’espérance est morte. Hommes et femmes peuvent, sans se
déshonorer, concevoir plusieurs passions ; il est si naturel de s’élancer vers le
bonheur ! mais il n’est dans la vie qu’un seul amour. Toutes les discussions,
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