Montriveau lui avait fait éprouver, elle se rappela l’air de conviction avec
lequel il venait de regarder l’heure, et, saisie d’épouvante, elle se retira.
Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l’attendait lui mit sa
pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture ; puis, quand
elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par
la prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra
dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel ; mais tout à coup
elle ne reconnut pas son escalier ; puis au moment où elle se retourna pour
appeler ses gens, plusieurs hommes l’assaillirent avec rapidité, lui jetèrent
un mouchoir sur la bouche, loi lièrent les mains, les pieds, et l’enlevèrent.
Elle jeta de grands cris.
– Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à
l’oreille.
La frayeur de la duchesse fut si grande, qu’elle ne put jamais s’expliquer
par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit ses sens, elle se
trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur le
canapé d’une chambre de garçon. Elle ne put retenir un cri en rencontrant les
yeux d’Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil,
et enveloppé dans sa robe de chambre, fumait un cigare.
– Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s’ôtant froidement son
cigare de la bouche, j’ai la migraine. D’ailleurs je vais vous délier. Mais
écoutez bien ce que j’ai l’honneur de vous dire. Il dénoua délicatement les
cordes qui serraient les pieds de la duchesse. – À quoi vous serviraient vos
cris ? personne ne peut les entendre. Vous êtes trop bien élevée pour faire
des grimaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez
lutter avec moi, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je
crois que, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer
sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre : froide encore,
si vous voulez… Vous m’avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs
que je cachais à tous les yeux.
Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d’elle ce
regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant distrait. Elle
aima beaucoup cette chambre assez semblable à la cellule d’un moine.
L’âme et la pensée de l’homme y planaient. Aucun ornement n’altérait
la peinture grise des parois vides. À terre était un tapis vert. Un canapé
noir, une table couverte de papiers, deux grands fauteuils, une commode
ornée d’un réveil, un lit très bas sur lequel était jeté un drap rouge bordé
d’une grecque noire annonçaient par leur contexture les habitudes d’une vie
réduite à sa plus simple expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée
rappelait, par sa forme égyptienne, l’immensité des déserts où cet homme
avait longtemps erré. À côté du lit, entre le pied que d’énormes pâtes de
73
lequel il venait de regarder l’heure, et, saisie d’épouvante, elle se retira.
Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui l’attendait lui mit sa
pelisse et marcha devant elle pour faire avancer sa voiture ; puis, quand
elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par
la prédiction de monsieur de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra
dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel ; mais tout à coup
elle ne reconnut pas son escalier ; puis au moment où elle se retourna pour
appeler ses gens, plusieurs hommes l’assaillirent avec rapidité, lui jetèrent
un mouchoir sur la bouche, loi lièrent les mains, les pieds, et l’enlevèrent.
Elle jeta de grands cris.
– Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui dit-on à
l’oreille.
La frayeur de la duchesse fut si grande, qu’elle ne put jamais s’expliquer
par où ni comment elle fut transportée. Quand elle reprit ses sens, elle se
trouva les pieds et les poings liés, avec des cordes de soie, couchée sur le
canapé d’une chambre de garçon. Elle ne put retenir un cri en rencontrant les
yeux d’Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil,
et enveloppé dans sa robe de chambre, fumait un cigare.
– Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s’ôtant froidement son
cigare de la bouche, j’ai la migraine. D’ailleurs je vais vous délier. Mais
écoutez bien ce que j’ai l’honneur de vous dire. Il dénoua délicatement les
cordes qui serraient les pieds de la duchesse. – À quoi vous serviraient vos
cris ? personne ne peut les entendre. Vous êtes trop bien élevée pour faire
des grimaces inutiles. Si vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez
lutter avec moi, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je
crois que, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour demeurer
sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre : froide encore,
si vous voulez… Vous m’avez fait répandre, sur ce canapé, bien des pleurs
que je cachais à tous les yeux.
Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d’elle ce
regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissant distrait. Elle
aima beaucoup cette chambre assez semblable à la cellule d’un moine.
L’âme et la pensée de l’homme y planaient. Aucun ornement n’altérait
la peinture grise des parois vides. À terre était un tapis vert. Un canapé
noir, une table couverte de papiers, deux grands fauteuils, une commode
ornée d’un réveil, un lit très bas sur lequel était jeté un drap rouge bordé
d’une grecque noire annonçaient par leur contexture les habitudes d’une vie
réduite à sa plus simple expression. Un triple flambeau posé sur la cheminée
rappelait, par sa forme égyptienne, l’immensité des déserts où cet homme
avait longtemps erré. À côté du lit, entre le pied que d’énormes pâtes de
73
