sphinx faisaient deviner sous les plis de l’étoffe et l’un des murs latéraux de
la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau vert à franges rouges
et noires que de gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par
laquelle les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée
par une embrasse. Au dernier regard que la duchesse jeta sur les deux rideaux
pour les comparer, elle s’aperçut que la porte voisine du lit était ouverte,
et que les lueurs rougeâtres allumées dans l’autre pièce se dessinaient sous
l’effilé d’en bas. Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière
triste, qui lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes
bizarres ; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût venir
de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.
– Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous
comptez faire de moi ? dit-elle avec une impertinence et une moquerie
perçante.
La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de
Montriveau. D’ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l’adorer ?
– Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière
bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d’abord vous
expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur
votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées.
Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de
votre sonnette, vous criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme
s’il était le dernier des misérables. Ici, j’ai l’esprit libre. Ici, personne ne
peut me jeter à la porte. Ici, vous serez ma victime pour quelques instants,
et vous aurez l’extrême bonté de m’écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai
pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence
ce que je n’ai pas su mériter, ce que vous n’avez pas voulu m’octroyer de
bonne grâce. Ce serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol ; moi,
je ne le conçois pas.
Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.
– Madame, la fumée vous incommode sans doute ?
Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla
des parfums, et purifia l’air. L’étonnement de la duchesse ne pouvait se
comparer qu’à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme, et cet
homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si flamboyants
d’amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis
la terreur qu’Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations
pétrifiantes, analogues aux agitations sans mouvement ressenties dans le
cauchemar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur placée
derrière le rideau prendre de l’intensité sous les aspirations d’un soufflet.
Tout à coup les reflets devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes
74
la chambre, se trouvait une porte cachée par un rideau vert à franges rouges
et noires que de gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par
laquelle les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevée
par une embrasse. Au dernier regard que la duchesse jeta sur les deux rideaux
pour les comparer, elle s’aperçut que la porte voisine du lit était ouverte,
et que les lueurs rougeâtres allumées dans l’autre pièce se dessinaient sous
l’effilé d’en bas. Sa curiosité fut naturellement excitée par cette lumière
triste, qui lui permit à peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes
bizarres ; mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pût venir
de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.
– Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous
comptez faire de moi ? dit-elle avec une impertinence et une moquerie
perçante.
La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les paroles de
Montriveau. D’ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pas l’adorer ?
– Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce sa dernière
bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d’abord vous
expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis. Quand vous vous tortillez sur
votre divan, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées.
Puis chez vous, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de
votre sonnette, vous criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme
s’il était le dernier des misérables. Ici, j’ai l’esprit libre. Ici, personne ne
peut me jeter à la porte. Ici, vous serez ma victime pour quelques instants,
et vous aurez l’extrême bonté de m’écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai
pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence
ce que je n’ai pas su mériter, ce que vous n’avez pas voulu m’octroyer de
bonne grâce. Ce serait une indignité. Vous concevez peut-être le viol ; moi,
je ne le conçois pas.
Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.
– Madame, la fumée vous incommode sans doute ?
Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brûla
des parfums, et purifia l’air. L’étonnement de la duchesse ne pouvait se
comparer qu’à son humiliation. Elle était au pouvoir de cet homme, et cet
homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si flamboyants
d’amour, elle les voyait calmes et fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis
la terreur qu’Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations
pétrifiantes, analogues aux agitations sans mouvement ressenties dans le
cauchemar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur placée
derrière le rideau prendre de l’intensité sous les aspirations d’un soufflet.
Tout à coup les reflets devenus plus vifs avaient illuminé trois personnes
74
