duchesse, elle ne pouvait s’empêcher de tressaillir, frappée par de sinistres
pensées, mais indistinctes comme l’est un pressentiment de malheur. En
lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir dans ses cheveux la main puissante
de cet homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des vengeances
que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle l’avait trop bien étudié pour
ne pas le craindre. Serait-elle assassinée ? Cet homme à cou de taureau
l’éventrerait-il en la lançant au-dessus de sa tête ? la foulerait-il aux pieds ?
Quand, où, comment la saisirait-il ? la ferait-il bien souffrir, et quel genre
de souffrance méditait-il de lui imposer ? Elle se repentait. À certaines
heures, s’il était venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet
abandon. Chaque soir, en s’endormant, elle revoyait la physionomie de
Montriveau sous un aspect différent Tantôt son sourire amer ; tantôt la
contraction jupitérienne de ses sourcils, son regard de lion, ou quelque
hautain mouvement d’épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain, la carte
lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par ce nom, plus qu’elle ne
l’avait été par l’amant fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions
grandissaient encore dans le silence, elle était obligée de se préparer, sans
secours étranger, à une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de parler.
Cette âme, fière et dure, était plus sensible aux titillations de la haine qu’elle
ne l’avait été naguère aux caresses de l’amour. Ha ! si le général avait pu
voir sa maîtresse au moment où elle amassait les plis de son front entre ses
sourcils, en se plongeant dans d’amères pensées, au fond de ce boudoir où
il avait savouré tant de joies, peut-être eût-il conçu de grandes espérances.
La fierté n’est-elle pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter
que de nobles actions ? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses
pensées, il est permis de supposer que monsieur de Montriveau ne lui était
plus indifférent. N’est-ce pas une immense conquête pour un homme que
d’occuper une femme ? Chez elle, il doit nécessairement se faire un progrès
dans un sens ou dans l’autre. Mettez une créature féminine sous les pieds
d’un cheval furieux, en face de quelque animal terrible ; elle tombera, certes,
sur les genoux, elle attendra la mort ; mais si la bête est clémente et ne la tue
pas entièrement, elle aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlera tout
à l’aise. La duchesse se sentait sous les pieds du lion : elle tremblait, elle
ne haïssait pas. Ces deux personnes, si singulièrement posées l’une en face
de l’autre, se rencontrèrent trois fois dans le monde devant cette semaine.
Chaque fois, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut
d’Armand des saluts respectueux et des sourires empreints d’une ironie si
cruelle, qu’ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le matin par
la carte de visite. La vie n’est que ce que nous la font les sentiments, les
sentiments avaient creusé des abîmes entre ces deux personnes.
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