– Ronquerolles a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant
une partie d’échecs.
Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme
n’est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer
rapidement l’âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes. N’avait-il
donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide de son existence
précédente ! Ce fut un terrible orage ; mais il savait souffrir, et reçut l’assaut
de ses pensées tumultueuses, comme un rocher de granit reçoit les lames de
l’Océan courroucé.
– Je n’ai rien pu lui dire ; en sa présence, je n’ai plus d’esprit. Elle ne
sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n’a osé mettre cette
créature en face d’elle-même. Elle a sans doute joué bien des hommes, je
les vengerai tous.
Pour la première fois peut-être, dans un cœur d’homme, l’amour et la
vengeance se mêlèrent si également qu’il était impossible à Montriveau
lui-même de savoir qui de l’amour, qui de la vengeance l’emporterait. Il
se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de Langeais, et
désespéra presque d’atteindre cette femme à laquelle il fut tenté d’attribuer
quelque chose de démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine
d’agréables sourires, elle ne voulait pas sans doute laisser croire au monde
qu’elle s’était compromise avec monsieur de Montriveau. Une mutuelle
bouderie trahit l’amour. Mais que la duchesse ne changeât rien à ses
manières, alors que le marquis était sombre et chagrin, n’était-ce pas faire
voir qu’Armand n’avait rien obtenu d’elle ? Le monde sait bien deviner le
malheur des hommes dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles
que certaines femmes ordonnent à leurs amants d’affecter dans l’espoir de
cacher un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau, qui, n’ayant
pas consulté son cornac, resta rêveur, souffrant ; tandis que monsieur de
Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en
répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand
de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant
encore à peine à de si complètes perversités.
– S’il n’y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en
regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient et
riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon
du cou, madame la duchesse, et t’y ferai sentir un fer plus mordant que ne
l’est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous verrons quel cœur sera
plus tranchant.
Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le
marquis de Montriveau ; mais Armand se contenta d’envoyer tous les matins
sa carte à l’hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte était remise à la
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une partie d’échecs.
Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme
n’est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer
rapidement l’âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes. N’avait-il
donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide de son existence
précédente ! Ce fut un terrible orage ; mais il savait souffrir, et reçut l’assaut
de ses pensées tumultueuses, comme un rocher de granit reçoit les lames de
l’Océan courroucé.
– Je n’ai rien pu lui dire ; en sa présence, je n’ai plus d’esprit. Elle ne
sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n’a osé mettre cette
créature en face d’elle-même. Elle a sans doute joué bien des hommes, je
les vengerai tous.
Pour la première fois peut-être, dans un cœur d’homme, l’amour et la
vengeance se mêlèrent si également qu’il était impossible à Montriveau
lui-même de savoir qui de l’amour, qui de la vengeance l’emporterait. Il
se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de Langeais, et
désespéra presque d’atteindre cette femme à laquelle il fut tenté d’attribuer
quelque chose de démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine
d’agréables sourires, elle ne voulait pas sans doute laisser croire au monde
qu’elle s’était compromise avec monsieur de Montriveau. Une mutuelle
bouderie trahit l’amour. Mais que la duchesse ne changeât rien à ses
manières, alors que le marquis était sombre et chagrin, n’était-ce pas faire
voir qu’Armand n’avait rien obtenu d’elle ? Le monde sait bien deviner le
malheur des hommes dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles
que certaines femmes ordonnent à leurs amants d’affecter dans l’espoir de
cacher un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau, qui, n’ayant
pas consulté son cornac, resta rêveur, souffrant ; tandis que monsieur de
Ronquerolles lui eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en
répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand
de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant
encore à peine à de si complètes perversités.
– S’il n’y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en
regardant les croisées lumineuses des salons où dansaient, causaient et
riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon
du cou, madame la duchesse, et t’y ferai sentir un fer plus mordant que ne
l’est le couteau de la Grève. Acier contre acier, nous verrons quel cœur sera
plus tranchant.
Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le
marquis de Montriveau ; mais Armand se contenta d’envoyer tous les matins
sa carte à l’hôtel de Langeais. Chaque fois que cette carte était remise à la
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