testament qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien
à craindre de Dieu ni des hommes.
– Ai-je besoin de cette lettre ? Si j’avais perdu ton amour, que me ferait
la vie ? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre ? Non, je te remercie
de l’idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu
m’es fidèle par crainte, ou le danger d’une infidélité ne pourrait-il pas être
un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie ? Armand, ce que je demande est
seul difficile à faire.
– Et que veux-tu donc ?
– Ton obéissance et ma liberté.
– Mon Dieu, s’écria-t-il, je suis comme un enfant.
– Un enfant volontaire et bien gâté, dit-elle en caressant l’épaisse
chevelure de cette tête qu’elle garda sur ses genoux. Oh ! oui, bien plus
aimé qu’il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester
ainsi ? pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m’offensent ? pourquoi
ne pas accepter ce que j’accorde, si c’est tout ce que je puis honnêtement
octroyer ? N’êtes-vous donc pas heureux ?
– Oh ! oui, dit-il, je suis heureux quand je n’ai point de doutes. Antoinette,
en amour, douter, n’est-ce pas mourir ?
Et il se montra tout à coup ce qu’il était et ce que sont tous les hommes
sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté les plaisirs
permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la duchesse éprouva
ces émotions cérébrales dont l’habitude lui avait rendu l’amour d’Armand
nécessaire autant que l’étaient le monde, le bal et l’Opéra. Se voir adorée
par un homme dont la supériorité, le caractère inspirent de l’effroi ; en faire
un enfant ; jouer, comme Poppée, avec un Néron ; beaucoup de femmes,
comme firent les épouses d’Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de
tout le sang de leurs veines. Eh ! bien, pressentiment bizarre ! en lui livrant
les jolis cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses
doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la presser, en
jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir
où elle régnait, la duchesse se disait : – Cet homme est capable de me tuer,
s’il s’aperçoit que je m’amuse de lui.
Monsieur de Montriveau resta jusqu’à deux heures du matin près de
sa maîtresse, qui, dès ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni
une Navarreins : Antoinette avait poussé le déguisement jusqu’à paraître
femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais
Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle une faute, il fut permis au
général de voir en elle, malgré les minauderies d’une pudeur jouée, toute
la beauté des jeunes filles. Il put penser avec quelque raison que tant de
querelles capricieuses formaient des voiles avec lesquels une âme céleste
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