Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d’autres femmes ;
mais quand une des porte-jupes s’est mise au-dessus de tout en se laissant
diviniser, aucun pouvoir ici-bas n’est orgueilleux comme elle sait être
orgueilleuse.
– Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n’ait pas inventé
pour l’homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur que
la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si, en donnant notre
personne, nous devenons esclaves, un homme ne s’engage à rien en nous
acceptant. Qui m’assurera que je serai toujours aimée ? L’amour que je
déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à moi serait peut-être
une raison d’être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de
madame de Beauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous ?
Notre constante froideur est le secret de la constante passion de quelques-uns
d’entre vous ; à d’autres, il faut un dévouement perpétuel, une adoration de
tous les moments ; à ceux-ci, la douceur ; à ceux-là, le despotisme. Aucune
femme n’a encore pu bien déchiffrer vos cœurs. Il y eut une pause, après
laquelle elle changea de ton. – Enfin, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher
une femme de trembler à cette question : Serai-je aimée toujours ? Quelque
dures qu’elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous
perdre. Mon Dieu ! ce n’est pas moi, cher, qui parle, mais la raison ; et
comment s’en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je le suis ? En
vérité, je n’en sais rien.
Entendre cette réponse, commencée par la plus déchirante ironie, et
terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit servie
pour peindre l’amour dans son ingénuité, n’était-ce pas aller en un moment
du martyre au ciel ? Montriveau pâlit, et tomba pour la première fois de sa
vie aux genoux d’une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les
pieds, les genoux ; mais, pour l’honneur du faubourg Saint-Germain, il est
nécessaire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où l’on voulait
tout de l’amour, moins ce qui pouvait attester l’amour.
– Chère Antoinette, s’écria Montriveau dans le délire où le plongea
l’entier abandon de la duchesse qui se crut généreuse en se laissant adorer ;
oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment,
je tremble aussi d’être quitté par l’ange de ma vie, et je voudrais inventer
pour nous des liens indissolubles.
– Ah ! dit-elle tout bas, tu vois, j’ai donc raison.
– Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d’un seul mot dissiper toutes tes
craintes. Écoute, si je t’abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à
moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te trahissais. J’écrirai moi-même
une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui me contraindraient
à me tuer ; enfin, j’y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce
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