– Ah ! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement
gracieux quoique vif. Et sans ajouter une parole, elle courut dans le salon.
– Qu’a-t-elle donc ? demanda le général, qui ne savait pas deviner
la puissance des commotions que sa tête brûlante avait électriquement
communiquées des pieds à la tête de sa maîtresse.
Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes
accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science ou de poésie
qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que la réflexion nuise à
leurs plaisirs, sentent que l’alphabet et la phraséologie musicale sont les
instruments intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de
l’exécutant. Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double
expression de ce sensuel langage des âmes. Andiamo mio ben peut arracher
des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là,
dans le monde, une jeune fille expirant sous le poids d’une peine inconnue,
un homme dont l’âme vibre sous les pincements d’une passion, prennent un
thème musical et s’entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans
quelque sublime mélodie, espèce de poème perdu. Or, le général écoutait
en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut l’être la plainte
solitaire d’un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.
– Mon Dieu, que jouez-vous donc là ? dit-il d’une voix émue.
– Le prélude d’une romance appelée, je crois, Fleuve du Tage.
– Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.
– Eh, mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard de
femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que vous
me faites horriblement souffrir, et qu’il faut bien que je me plaigne sans trop
me faire comprendre, autrement je serais à vous… Mais vous ne voyez rien.
– Et vous ne voulez pas me rendre heureux !
– Armand, je mourrais de douleur le lendemain.
Le général sortit brusquement ; mais quand il se trouva dans la rue, il
essuya deux larmes qu’il avait eu la force de contenir dans ses yeux.
La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de ses
redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être craignait-elle,
à force de parler éternité, de perpétuer l’amour du général en ce monde et
dans l’autre. Pour l’honneur de cette femme, il est nécessaire de la croire
vierge, même de cœur autrement elle serait trop horrible. Encore bien loin
de cet âge où mutuellement l’homme et la femme se trouvent trop près
de l’avenir pour perdre du temps et se chicaner leurs jouissances, elle en
était, sans doute, non pas à son premier amour, mais à ses premiers plaisirs.
Faute de pouvoir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui lui
eussent appris la valeur des trésors jetés à ses pieds, elle s’en jouait. Ne
connaissant pas les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à
58
Précédent

- 58/111

Suivant