rester dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre
situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait, tous les
soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu’une femme n’acceptait
pas pendant sept mois les soins d’un homme et les preuves d’amour les plus
tendres, les plus délicates, ne s’abandonnait pas aux exigences superficielles
d’une passion pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment
la saison du soleil, ne doutant pas qu’il n’en recueillît les fruits dans leur
primeur. Il avait parfaitement conçu les scrupules de la femme mariée et
les scrupules religieux. Il était même joyeux de ces combats. Il trouvait la
duchesse pudique là où elle n’était qu’horriblement coquette ; et il ne l’aurait
pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles ;
n’en triomphait-il pas graduellement ? Et chaque triomphe n’augmentait-il
pas la faible somme des privautés amoureuses longtemps défendues, puis
concédées par elle avec tous les semblants de l’amour ? Mais il avait si
bien dégusté les menues et progressives conquêtes dont se repaissent les
amants timides, qu’elles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait
d’obstacles, il n’avait donc plus que ses propres terreurs à vaincre ; car
il ne voyait plus à son bonheur d’autre empêchement que les caprices de
celle qui se laissait appeler Antoinette. Il résolut alors de vouloir plus,
de vouloir tout. Embarrassé comme un amant jeune encore qui n’ose pas
croire à l’abaissement de son idole, il hésita longtemps, et connut ces
terribles réactions de cœur, ces volontés bien arrêtées qu’un mot anéantit,
ces décisions prises qui expirent au seuil d’une porte. Il se méprisait de
ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins un
soir il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses
droits illégalement légitimes. La duchesse n’attendit pas la requête de son
esclave pour en deviner le désir. Un désir d’homme est-il jamais secret ? les
femmes n’ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements
de physionomie ?
– Eh quoi ! voulez-vous cesser d’être mon ami ? dit-elle en l’interrompant
au premier mot et lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui
coula comme un sang nouveau sur son teint diaphane. Pour me récompenser
de mes générosités, vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu.
Moi, j’ai beaucoup réfléchi ; je pense toujours à nous. Il existe une probité
de femme à laquelle nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez
faillir à l’honneur. Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne
pourrai plus être en aucune manière la femme de monsieur de Langeais.
Vous exigez donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie, pour
un douteux amour qui n’a pas eu sept mois de patience. Comment ! déjà
vous voudriez me ravir la libre disposition de moi-même. Non, non, ne me
parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne peux pas
59
Précédent

- 59/111

Suivant