– Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.
Elle se leva et s’en alla dans son boudoir, sans jeter un seul regard à
Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien
de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui-même. L’âme a le pouvoir
inconnu d’étendre comme de resserrer l’espace. Il ouvrit la porte du boudoir,
il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour dire aigrement : – Je n’ai
pas sonné. D’ailleurs pourquoi donc entrer sans ordre ? Suzette, laissez-moi.
– Tu souffres donc ? s’écria Montriveau.
– Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d’ici au moins
pour un moment.
– Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre,
qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.
Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura
couchée sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau
n’eût pas été là.
– Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j’ai tort. Je
ne te voudrais certes pas sans religion…
– Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d’une voix dure, que
vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.
Ici le général, abattu par l’inclémence de cette femme, qui savait devenir
à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la porte, un pas
de désespoir, et allait l’abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il
souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une
torture morale bien plus cruelle que ne l’était jadis la torture judiciaire. Mais
cet homme n’était pas maître de s’en aller. En toute espèce de crise, une
femme est en quelque sorte grosse d’une certaine quantité de paroles ; et
quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d’une
chose incomplète. Madame de Langeais, qui n’avait pas tout dit, reprit la
parole.
– Nous n’avons pas les mêmes convictions, général, j’en suis peinée.
Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet
d’aimer au-delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous
ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement des convenances.
Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table quand il est reçu
de s’en approcher à Pâques ? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque
chose pour son parti. Les Libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le
sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous
chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs ! Napoléon ne l’osait
pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il
faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec
toutes ses conséquences . Si nous voulons que la France aille à la messe, ne
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Elle se leva et s’en alla dans son boudoir, sans jeter un seul regard à
Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Combien
de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui-même. L’âme a le pouvoir
inconnu d’étendre comme de resserrer l’espace. Il ouvrit la porte du boudoir,
il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour dire aigrement : – Je n’ai
pas sonné. D’ailleurs pourquoi donc entrer sans ordre ? Suzette, laissez-moi.
– Tu souffres donc ? s’écria Montriveau.
– Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d’ici au moins
pour un moment.
– Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre,
qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.
Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura
couchée sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Montriveau
n’eût pas été là.
– Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j’ai tort. Je
ne te voudrais certes pas sans religion…
– Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d’une voix dure, que
vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.
Ici le général, abattu par l’inclémence de cette femme, qui savait devenir
à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit, vers la porte, un pas
de désespoir, et allait l’abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il
souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une
torture morale bien plus cruelle que ne l’était jadis la torture judiciaire. Mais
cet homme n’était pas maître de s’en aller. En toute espèce de crise, une
femme est en quelque sorte grosse d’une certaine quantité de paroles ; et
quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d’une
chose incomplète. Madame de Langeais, qui n’avait pas tout dit, reprit la
parole.
– Nous n’avons pas les mêmes convictions, général, j’en suis peinée.
Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet
d’aimer au-delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous
ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement des convenances.
Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table quand il est reçu
de s’en approcher à Pâques ? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque
chose pour son parti. Les Libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le
sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous
chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs ! Napoléon ne l’osait
pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner, il
faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec
toutes ses conséquences . Si nous voulons que la France aille à la messe, ne
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