Taisez-vous, ne parlez pas ainsi ; vous avez l’âme trop grande pour épouser
les sottises du libéralisme, qui a la prétention de tuer Dieu.
Les discussions théologiques et politiques lui servaient de douches pour
calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à l’amour quand elle excitait
sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boudoir dans les théories de
l’absolutisme qu’elle défendait à merveille. Peu de femmes osent être
démocrates, elles sont alors trop en contradiction avec leur despotisme
en fait de sentiments. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière,
laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, s’élançait
sur sa proie, revenait terrible d’amour à sa maîtresse, incapable de porter
longtemps son cœur et sa pensée en flagrance. Si cette femme se sentait
piquée par une fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait
alors sortir de son boudoir : elle quittait l’air chargé de désirs qu’elle y
respirait, venait dans son salon, s’y mettait au piano, chantait les airs les
plus délicieux de la musique moderne, et trompait ainsi l’amour des sens,
qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu’elle avait la force de vaincre.
En ces moments elle était sublime aux yeux d’Armand : elle ne feignait pas,
elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Cette résistance égoïste
la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature, et il se résignait,
et il parlait d’amour platonique, le général d’artillerie ! Quand elle eut assez
joué de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua
dans celui d’Armand : elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens,
elle lui refit le Génie du Christianisme à l’usage des militaires. Montriveau
s’impatienta, trouva son joug pesant. Oh ! alors, par esprit de contradiction,
elle lui cassa la tête de Dieu pour voir si Dieu la débarrasserait d’un homme
qui allait à son but avec une constance dont elle commençait à s’effrayer.
D’ailleurs, elle se plaisait à prolonger toute querelle qui paraissait éterniser
la lutte morale, après laquelle venait une lutte matérielle bien autrement
dangereuse.
Mais si l’opposition faite au nom des lois du mariage représente l’époque
civile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constituerait l’époque
religieuse, et elle eut, comme la précédente, une crise après laquelle sa
rigueur devait décroître. Un soir, Armand, venu fortuitement de très bonne
heure, trouva monsieur l’abbé Gondrand, directeur de la conscience de
madame de Langeais, établi dans un fauteuil au coin de la cheminée, comme
un homme en train de digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La
vue de cet homme au teint frais et reposé, dont le front était calme, la bouche
ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien
une véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet
épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de Montriveau qui ne salua
personne et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne manquait pas
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